40 F. - N° 13 - 12 - 11 - 10

N°13-"Méditation numérique", 2014, acrylique sur toile, 100 x 81 cm.

« Il y a un sans-naissance, sans-devenir, sans-création, sans-condition. S'il n'y avait pas ce sans-naissance, sans-devenir, sans-création, sans-condition, on ne pourrait échapper au né, devenu, créé, conditionné. Mais puisqu'il y a un sans-naissance, sans-devenir, sans-création, sans-condition, on peut échapper au né, devenu, créé, conditionné. » Udana, VIII, 3.

 

N°13 - Prendre son pied.

  La peinture intitulée "Méditation numérique" représente une jeune blonde toute nue comme un bonbon au miel. La tête en bas, elle semble couchée sur le dos tenant ses jambes relevées dans ses bras, dirigeant ainsi ses deux pieds vers nous, ceux-ci grossis par la perspective cachent sa poitrine. Elle est tout sourire et semble apprécier son exercice d’assouplissement.

« Comme une flamme soufflée par un vent puissant va en repos et ne peut être définie, ainsi le sage qui est libéré du corps et de l'esprit (nāmakāyā) va en repos et ne peut être défini. Pour lui, il n'y a plus de mesure qui permette de le décrire. Quand toute chose (dharma) a disparu, tous les signes de reconnaissance ont aussi disparu. » Sutta Nipāta (1093-1094).

  En bas du tableau au centre s’élance le tuyau d’une lance à incendie dont l’enbouchure en aluminium se dirige vers le visage de notre blonde.

« Là où il n'y a rien, où rien ne peut être saisi, c'est l'Ile ultime. Je l'appelle nirvāṇa : extinction complète de la vieillesse et de la mort. » Sutta Nipāta.

  En bas et à droite du tableau un moine bouddhiste, la tête est recouverte d’électrodes, nous observe attentivement.

« Le nibbana est la cessation du devenir. » (bhava nirodho nibbanam) (Samyutta Nikaya 12, 68)

  En bas à gauche du tableau est figurée une clé USB. Une clé USB est un support de stockage amovible qui se branche sur le port Universal Serial Bus d'un ordinateur, ou, de certaines chaînes Hi-Fi, platines DVD, autoradio, téléviseurs, appareil photos, caméras vidéo, etc. Une clé USB contient une mémoire flash et possède pas ou peu d'élément mécanique, ce qui la rend très résistante aux chocs.

« Le nibbana est le bonheur suprême. » (nibbana paramam sukham) (Dhammapada, 204) (1).

En haut à gauche du tableau traîne une vieille paire de "Méduse". Cette sandale résistante à l'eau, pratique et économique, est vite adoptée à partir de 1962 par les vacanciers des bords de mer. Ils l'appellent "Méduse" par analogie avec l'animal marin gélatineux et translucide du même nom.   Depuis 2003, la société Humeau de Beaupréau, qui a racheté l'outil de production mère de La Sarraizienne crée en 1946 par Jean Dauphant, dépose le nom de "Méduse" et continue d'assurer dans ses locaux la production de 500 000 paires par an.

« Le nirvāṇa est la quiétude de l'océan lorsque le petit enfant s'y noie. » (Tetsuo)

  Le fond du tableau est un circuit électronique fixé à un support non conducteur vert appelé circuit imprimé (ou PCB de l'anglais Printed circuit board). C’est une plaque permettant de maintenir et de relier électriquement un ensemble de composants électroniques entre eux, dans le but de réaliser un circuit électronique complexe. On le désigne aussi par le terme de carte électronique.

« Le nirvāṇa est au delà des termes de dualité et de relativité. Il est donc au de-delà de nos conceptions communes de bien et du mal, du juste et de l'injuste, de l'existence et de la non-existence. »

  Evidemment ce qui a de plus curieux dans cette œuvre c’est le moine bouddhiste avec cet étrange chapeau, il s’agit d’un casque d’électro-encéphalographie (EEG). Le casque contient 256 électrodes qui permettent de mesurer l’activité électrique du cerveau. Nous assistons à une expérience où ce moine se prête à la mesure de l’activité électrique de son cerveau alors qu’il entre en méditation, comme pour mesurer la réalité scientifique de la voie des émotions.

  Les scientifiques s’intéressent aux activités exceptionnelles de notre cerveau comme Richard Davidson (1951-…) professeur de psychologie et psychiatrie et membre fondateur du Mind and Life Institute qui s’attache à explorer la relation de la science et du bouddhisme. L’institut a parmi ses membres, des scientifiques émérites, et des pratiquants bouddhistes, dont le plus connu est le 14e. Dalaï-lama, Tenzin Gyatso (1935-…) (2).

  La méditation est au cœur de la pratique bouddhiste comme de toute forme de spiritualité. C’est une pratique visant à produire la paix intérieur, la vacuité de l’esprit, des états de conscience modifiés ou l’apaisement progressif du mental voire une simple relaxation, obtenus en se familiarisant avec un objet d’observation : qu’il soit extérieur (comme un objet réel ou un symbole) ou intérieur (comme l’esprit ou un concept, voire l’absence de concept, ou bien les sensations).

  La méditation permet d’atteindre une paix intérieure totale et permanente, provenant du détachement. L'acquisition de cet « état » (qui est défini comme un « non-état ») est réputée possible pendant la vie, ou, éventuellement, lors de la mort, il se nomme "nirvana". L'idée assez vulgarisée dans le public du "nirvana" comme d'un paradis, où l'on continuerait à exister après la mort est contradictoire avec la thèse bouddhiste du « non-soi » et de la vacuité des phénomènes et de l'Absolu. On ne peut donc ni y "entrer", ni y "rester". Le "nirvana" n'est pas non plus la mort, mais plutôt la fin de la croyance en un ego autonome et permanent. La méditation est le chemin qui peut éventuellement mener au "nirvana".

(...) Sāriputta dit une fois : « O ami, le nirvāṇa est le bonheur [sukha]. le nirvāṇa est le bonheur ! ». Udāyi lui demanda alors : « Mais, ami Sāriputta, quel bonheur cela peut-il être puisqu'il n'y a pas de sensation ? » La réponse de Sāriputta est hautement philosophique, elle se situe au delà de la compréhension commune : « Qu'il n'y ait pas de sensation, cela même est le bonheur.»

  Faire quelque chose et imaginer le faire ne reviennent pourtant pas au même, il se pourrait bien que dans notre cerveau, la pensée et l’action soient une seule et même chose. La recherche scientifique explore les facultés cognitives de nos cerveaux les plus ordinaires et a par exemple  découvert les "neurones miroirs" comme une catégorie de neurones du cerveau qui présentent une activité aussi bien lorsqu'un individu (humain ou animal) exécute une action que lorsqu'il observe un autre individu (en particulier de son espèce) exécuter la même action, ou même lorsqu'il imagine une telle action, d'où le terme miroir. L'interprétation de ces données est donc que le système miroir des émotions permet de simuler l'état émotionnel d'autrui dans notre cerveau et donc de mieux identifier les émotions éprouvées par les individus de notre entourage (3).

  C’est ainsi que l’altérité et l’empathie sont devenues des objets scientifiques.

Jean-Bernard Pouchous - 2014.

N°12-"Bombe", 2014, acrylique sur toile, 100 x 81 cm.

« Toujours l'homme aspire au bonheur, mais rarement il aspire au bien. Qu'il doive sa méchanceté à sa nature comme le pense Freud (auquel cas la Société, la Culture et la Civilisation sont là pour le calmer) ou qu'il la doive à la Société alors qu'il est naturellement bon, comme le rêvent Rousseau ou Lévi-Strauss, ne change pas grand-chose à l'affaire : il est mauvais, et dès qu'un de ses congénères passe à sa portée, il est tenté de le rouler, de l'exploiter, de l'humilier, d'abuser sexuellement de lui, voire de le tuer ; parfois aussi, assez curieusement, lors­qu'il se noie, de lui tendre la main. », Bernard Maris (1).

 

N°12 - Cette fille, c’est une bombe ! 

  La peinture intitulée "Bombe" représente une jeune fille blonde accroupie les genoux enserrés dans ses bras croisés. Elle nous regarde et semble attendre quelque chose comme si elle préparait un coup.  Elle est seule dans une usine de production d’huile de colza, une sorte de hangar en béton avec verrière latérale occupé par diverses machines grises et cuves jaunes. 

  Derrière la jeune fille est posé au sol "Fat Man" (« homme obèse » en français) une bombe atomique ou bombe A. En juillet 1945, après le rejet officiel de la demande de capitulation du Japon, le président américain Harry S. Truman ordonna au général Carl A. Spaatz de procéder au bombardement atomique de l'une des quatre villes japonaises retenues par un comité : Hiroshima, Kokura, Niigata ou Nagasaki. Le 9 août 1945, le bombardier Bockscar largua "Fat Man" au-dessus de Nagasaki. La détonation eut lieu à 550 mètres au-dessus de la ville, tuant plus de 70 000 civils. Il s'agissait d'une bombe au plutonium 239 d'une puissance de 21 à 23 kilotonnes. D'une longueur de 3,25 m et d'un diamètre de 1,52 m, elle pesait 4 545 kg.   C'est la dernière bombe utilisée de manière offensive. "Fat Man" provoqua la troisième explosion nucléaire artificielle de l'histoire après Gadget et Little Boy. 

  Au premier plan sont posé au sol trois objets (de droite à gauche) : une boite verte vitrée faite pour contenir un défibrillateur, un interrupteur industriel et une "bombe tuyau" appelée "pipe bomb" en anglais. 

  Une "bombe tuyau" est un engin explosif improvisé, formé d'un morceau de conduite d'eau en acier fermé aux deux extrémités à l'aide de capuchons en acier ou en laiton et dans lequel est introduit le mélange explosif. Les engins explosifs improvisés (EEI) ou engins explosifs de circonstance (EEC) (en anglais, Improvised Explosive Device : IED) sont principalement employés lors de conflits asymétriques par dess forces terroristes, de guérilla ou par des commandos. 

  En cas d'urgence l'interrupteur industriel placé entre les jambes de la jeune fille est fait pour stopper le fonctionnement de machines. 

  Un défibrillateur automatisé externe est un appareil portable, fonctionnant au moyen d'une batterie, dont le rôle est d'analyser l'activité du cœur d'une personne en arrêt cardio-respiratoire. Cette analyse est entièrement automatique, ce qui évite à l'opérateur toute prise de décision. Seuls des chocs externes sont possibles, c'est-à-dire que les électrodes sont placées sur la peau du patient. Si elle détecte un rythme choquable, la machine permet de délivrer un choc électrique, ou défibrillation. 

  Vous êtes témoin d’un arrêt cardiaque ?

1. Appelez immédiatement les secours

2. Prenez le défibrillateur dans son armoire, rapprochez-le de la victime. Suivez précisément les instructions données par le système vocale du défibrillateur.

3. Attendez l’arrivée des secours.

Jean-Bernard Pouchous - 2014.

N°11-"Alain’s pholies", 2014, acrylique sur toile, 100 x 81 cm.

« Le bonheur, c’est pas le droit de chacun, c’est un combat de tous les jours. » Orson Welles.

 

11 - Adada

  La peinture intitulée "Alain’s pholies" représente une jeune fille nue de face, qui nous regarde attentive, la tête légèrement inclinée. De sa main gauche elle cache pudiquement son pubis et de l’autre recouvre son sein gauche. Une fleur est plantée dans ses cheveux crépus au dessus de son oreille gauche. Cette jeune fille pourrait ressembler aux tahitiennes peintes par Paul Gauguin (1848-1903) comme dans son œuvre intitulée "Où vas-tu ?"  de 1893 conservée au Musée de l’Hermitage de Saint Petersbourg (1). Dans cette œuvre la jeune femme porte une fleur à l’oreille gauche ce qui serait le signe d’une disponibilité amoureuse. Les façons dont les femmes donnent à voir leur corps et sont regardées par les hommes implique des règles du jeu posant la question de la distance de l’individu nu à ses rôles sociaux (2).

  Derrière ce nue et à gauche du tableau un cheval  hennit ou rit la bouche grande ouverte, les lèvres supérieures remontées sur ses incisives et la langue bien pendue.

  Entre l’humaine et l’animal se déploie un grillage protégeant un panneau bleu indiquant : ACID RAIN Monitoring Site New Jersey Department of Environmental Protection et un logo montant un oiseau survolant une vague.

  A droite en bas de la peinture figure une fleur de pavot rouge et rose.

  En arrière plan, en fond, est représenté un petit pavillon de banlieue dont la façade blanche et la toiture de tuiles ocres se détachent sur un ciel rouge vif, entre couché de soleil et incendie. Cette façade de maison possède deux fenêtres cernées de briques et fermées de voilages gris entre lesquelles est fixée au mur une plaque commémorative indiquant : ICI A VECU DE 1917 A 1951 LE PHILOSOPHE ALAIN. Nous sommes au 75, avenue Emile-Thiébaut au Vésinet, commune des Yvelines (78) situé à 19 kilomètres à l’ouest de Paris.

  Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier (1868-1951), est un philosophe, journaliste, essayiste et professeur. Son livre écrit en 1920 "Le système des Beaux-Arts" (3) montre qu’il fut en son temps et pour des générations d’élèves un maître par qui se figura l’indépendance de la pensée : «  Les idées ici proposées ne dépendent point de quelque idée supérieure d’abord posée, et ne conduisent même point à quelque notion commune qui puisse définir tous les arts en peu de mots. Au contraire je me suis attaché à marquer les différences, les séparations, les oppositions, me réglant ainsi, autant que peut se faire la critique, sur les œuvres elles-mêmes, dont chacune s’affirme si bien et n’affirme qu’elle. »

  À l'approche de 14/18, Alain milite pour le pacifisme, pourtant à la déclaration de guerre il s'engage, ne supportant pas l'idée de demeurer à l'arrière quand les « meilleurs » sont envoyés au massacre. En 1916, il a le pied broyé lors d'un transport de munitions vers Verdun. Après quelques semaines d'hospitalisation et de retour infructueux au front, il est démobilisé en 1917. Ayant vu de près les atrocités de la Grande Guerre, il publie en 1921 son célèbre pamphlet "Mars ou la guerre jugée" (4).

  Alain s’engage politiquement aux côtés du mouvement radical en faveur d'une république libérale strictement contrôlée par le peuple et en 1927, il signe la pétition contre la loi sur l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre, qui abroge toute indépendance intellectuelle et toute liberté d’opinion (5).

  Jusqu'à la fin des années 1930, son œuvre sera guidée par la lutte pour le pacifisme et contre la montée des fascistes. En 1934, il est cofondateur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA). En 1936, une attaque cérébrale le condamne au fauteuil roulant. En 1939, l'entrée en guerre et la débâcle sont pour lui un effondrement, très affaibli, il connaît de 1940 à 1942 des années très sombres. C'est pour l'essentiel la relecture des grandes œuvres qui le ramène à l'écriture à la fin de la guerre et après la libération (6).

  A droite du panneau ACID RAIN, entre la fleur de pavot et la tête du cheval, nous devinons une installation d’instruments de récolte d’informations atmosphériques. Ce sont ceux du "Monitoring Site"  de New Jersey Department of Environmental Protection  qui a été installé dans la cour de l’ancienne maison d’Alain. Ce site mesure les  précipitations anormalement acides appelées "pluie acide". Cette acidification est due à la présence dans l'atmosphère de gaz susceptibles de se dissoudre dans l'eau en formant des espèces acides. Il s'agit essentiellement des oxydes de soufre (SO2 et SO3) et d'azote (NO et NO2). Ces polluants réagissent dans l'atmosphère avec le dioxygène et l'eau pour former respectivement de l'acide sulfureux H2SO3 et de l'acide nitrique HNO3. L’action humaine sur l'environnement, les usines, le chauffage et la circulation automobile en sont les principales sources. L'acide chlorhydrique issu de l'incinération de certains déchets plastiques, et l'ammoniac généré par les activités agricoles contribuent également aux pluies acides. Les pays industriels ont été les premiers touchés ; les principales zones de production de polluants ont d'abord été les bassins miniers et industriels de l'hémisphère nord, dont la Ruhr, la Lombardie, les anciens pays miniers français et anglais et ceux de Chine et des États-Unis. Ces pluies endommagent les écosystèmes, en particulier la flore et les milieux aquatiques, ainsi que les bâtiments.

  Notre cheval, en écologue politiquement incorrect, semble rire de toute cette installation scientifique. Il faut savoir que cet animal est doté d'un bon sens de l'équilibre, d'un fort instinct de fuite et de grandes aptitudes de visualisation spatiales, ils possèdent un trait inhabituel dans le règne animal, étant capables d'entrer en sommeil léger tout en restant debout. Considéré comme « la plus noble conquête de l'homme », présent dans les mythes, nombre d'encyclopédies et toutes les formes d'art, le cheval est, de tous les animaux, celui qui a le plus marqué l'histoire et les progrès de l'humanité.

  Peut-être aussi que les effluves du pavot qui dilatent ses narines lui sont montées à la tête et provoquent son hilarité. Le pavot est une plante très résistante capable de pousser sur des terrains arides, voir délavés par les pluies acides. C’est une grande fleur solitaire, souvent très colorée, à quatre pétales satinés et légèrement froissés, à sépales caducs. Les étamines sont nombreuses. Le pistil est une capsule le plus souvent courte et renflée, portant à son sommet des stigmates disposés comme les rayons d'un cercle. Par incision du pavot on obtient une gomme blanche : l'opium. Celle-ci est transformée en morphine pour un usage médical ou pour un usage illégal lié au trafic de drogue. La morphine, peut elle-même être transformée en diacétylmorphine plus connue sous le nom d'héroïne…

  En 1891, Paul Gauguin s’installait à Tahiti où il espérait pouvoir fuir la civilisation occidentale et tout ce qui est artificiel et conventionnel et enfin vivre dans la maison du jouir. Aujourd’hui, fini les antipodes, tout se passe au Vésinet devant l’ancienne maison d’Alain le pacifique.

Jean-Bernard Pouchous - 2014.

Annexe : "Alain", 2010, acrylique sur toile, 35 x 27 cm.

  Jean-Bernard Pouchous a étudié le portrait du philosophe Alain", dans une petite peinture préparatoire intitulée "Alain" que l’on retrouve dans la série Iconodule.

 

N°10 "Anésidora", 2014, acrylique sur toile, 100 x 81 cm.

« On l’a emmené à l’hôpital – Pour le soigner où il s’était fait mal – Il s’était fait mal dans la rue – Et on l’a soigné autre part. - …  - Et il est mort ! » Boby Lapointe.

 

N°10 - Route inondée.

  La peinture intitulée "Anésidora" représente une jeune femme nue qui se penche vers nous les deux mains appuyées sur son genou droit, nous exposant par cette posture le ballant de ses deux longs seins. Elle sourit toutes dents au dehors, peignée avec une raie sur un coté et une mèche en accroche cœur tombant de l’autre. Derrière elle une barrière métallique urbaine porte un panneau de signalisation indiquant : ROUTE INNONDEE.

  Le sol de graviers semble pourtant bien sec, il porte une poubelle de 240L. en plastique gris bleu pour déchets verts et quelques marche qui mènent à une maison individuelle  bleu. Ce bâtiment a été construit à l’envers. Il est retourné avec le toit planté dans le sol, le rez-de-chaussée à l’étage et les fondations inclinées en forme de toiture. Au niveau du sol, le palier et la porte d’entrée sont un balcon et une porte-fenêtre qui mènent aux combles et les fenêtres de l’étage supérieur sont en fait la porte d’entrée entourée de deux petites fenêtres. Au lointain un champ, l’horizon en milieu de tableau et un ciel bleu légèrement nuageux.

  La tête de la jeune fille est entourée d’un Hélicon dont le pavillon est orienté vers la droite du tableau. Appelé contrebasse à vent en cuivre dorée il était l’instrument de prédilection de Boby Lapointe (1922-1972). Normalement l’hélicon est de grosse taille (4 fois plus grand par rapport au personnage) mais comme il est assez éloigné de la jeune fille dans la profondeur de l’espace scénique du tableau, l’effet visuel d’auréole marche très bien.

En bas à droite du tableau flotte une boite rouge fermée par un ruban doré et brillant comme un paquet-cadeau de luxe.

  Qui-a-t-il à l’intérieur ? Nul ne le saura jamais…

  Un Goéland vol dans le coin en haut à gauche du tableau, ailes et dos noir et blanc, pattes couleur chair, bec jaune avec un point rouge, nous indiquant par là que nous ne sommes guère éloignés de l’océan atlantique.

Bon…

  Démêlons tout çà !

  Trois indices s’opposent : poubelle et paquet-cadeau entre l’indication : ROUTE INNONDEE.

  POUBELLE : Le terme est un onomastisme qui provient, par antonomase, du nom de son inventeur en 1884 : le préfet de la Seine, Eugène Poubelle.   Ce nom de famille, Poubelle, a lui-même pour origine l’expression pou bel (peu beau).

  Pas beau ! « Il est pas beau Léon…» Boby Lapointe, Bobo Léon.

  INNONDATION : C’est est un des principaux risques naturels en France, en Europe et dans le monde. Pour la période 1996-2005, environ 80 % des catastrophes naturelles mondiales étaient liées aux intempéries et à l’eau. Ce sont les catastrophes naturelles qui produisent le plus de dégâts. Mais dans cette peinture l’inondation n’a pas eut lieu ou n’a pas encore eut lieu, elle est seulement un avertissement. Donc ce n’est pas elle qui aurait provoqué le retournement de cette maison, celle-ci a été volontairement construite à l’envers. Quel est l’intérêt de construire une telle habitation ? Surtout que de construire à l’endroit ou à l’envers doit coûter à peu près le même prix. Donc ce n’est pas la valeur qui a provoqué cette construction mais un don désintéressé, c’est l’œuvre d’un philanthrope ou d’un amoureux. Ce que pourrait confirmer l’expression corporelle de la jeune fille qui tout sourire devant par le plus éloquent don de sa personne accepte aux sons graves de l’hélicon cette proposition sans dessus-dessous.

  Un petit cadeau est une forme courante de don destiné à faire plaisir ; c’est quelque chose qui devrait rendre heureux ou moins triste, une faveur, un acte de bonté et de pardon.

  Mais le don d’une maison absurde, peut-être inhabitable, donné sans contrepartie apparente, il se veut intemporel comme le don de soi. Le don n'est pas un acte d'échange de valeurs puisque le receveur n'est pas tenu de rendre le don ou sa contrepartie en valeur. Historiquement, on peut différencier trois sortes de don/contre-don :

1-l'échange rituel : il s'agit alors d'honorer des puissances avec l'espoir d'obtenir des faveurs terrestres ou la clémence des dieux ;

2-l'échange intercommunautaire : il s'agit alors de garantir les bons rapports entre deux communautés par le biais de relations privilégiées ;

3-la marque d'une distinction sociale : il s'agit de faire reconnaître sa primauté par le biais d'une compétition du don, les valeurs données pouvant parfois être détruites (potlatch).

  Selon Marcel Mauss, le don en tant qu'acte social suppose que le bonheur personnel passe par le bonheur des autres, il sous entend les règles : donner, recevoir et rendre (2). Le don se base sur une valeur de sociabilité, la réciprocité.

  Que pourrait donc bien offrir en contre-don cette jeune fille à cet inconnu curieux donateur immobilier ?

  Lettre de Anaïs Nin (1903/1977) à Henry Miller (1891:1980)  du 6 août 1932 (extrait) :

« Oh ! Henry,

Ta lettre de ce matin m'a tellement remuée. Quand on me l'a donnée, je me suis sentie submergée par tous mes sentiments artificiellement refoulés. Le simple contact de la lettre me provoquait la même émotion que si tu m'avais prise tout entière dans tes bras. Tu devines alors ce que j'ai éprouvé en lisant. Tu as trouvé tous les mots qu'il fallait pour me toucher et me conquérir et j'étais mouillée, et tellement impatiente que je vais tout faire pour gagner un jour. Ce billet que je joins - écrit hier soir deux heures après avoir posté ma lettre - t'aidera à comprendre ce qui se passe. De toute façon, tu as dû recevoir le télégramme à peu près en même temps. Je t'appartiens. Nous allons vivre une semaine comme nous n'en avons jamais rêvé. " Le thermomètre va exploser. " Je veux sentir encore le martèlement violent au fond de moi, sentir le sang brûlant courir plus vite dans les veines, sentir le rythme lent, caressant, et puis soudain les coups violents, sentir l'excitation pendant les arrêts, quand j'entends les bruits de gouttes d'eau... et te sentir palpiter dans ma bouche, Henry. Oh ! Henry, je ne supporte pas de t'écrire - je te veux, comme une folle. Je veux écarter tout grand les jambes, je fonds, je tremble. Je veux faire des choses tellement folles avec toi que je ne trouve pas les mots pour en parler. Hugh m'appelle. Je répondrai au reste de ta lettre ce soir.  Anais. » deslettres.fr

Jean-Bernard Pouchous - 2014.

Bibliographie 

N°13-1- Dhammapada : La Voie du Bouddha, éd. Seuil, coll. Points Sagesse, 2004.

N°13-2- Dalaï-lama, la voie des émotions, entretien avec Paul Ekman, éd. City, 2008.

N°13-3- Giacomo Rizzolatti, Corrado Sinigalia, Les Neurones miroirs, éd. Odile Jacob, 2011.

N°12-1-Bernard Maris, Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?, éd. Flammarion, coll.  Champs actuel, 2012.

N°11-1- Gabriele Mandel Sugana, Tout l’œuvre peint de Gauguin, éd. Flammarion, coll. Classique de l’art, 1987.

N°11-2- Jean-Pierre Kaufmann, Corps de femmes, regards d’hommes. Sociologie des seins nus, éd. Pocket, 2001.

N°11-3- Alain, Le système des Beaux-Arts, éd. Gallimard, coll. Tel, 1983.

N°11-4-Alain, Mars ou la guerre jugée, éd. Idée NRF, 1969.

N°11-5- 1925-Alain, Propos sur le bonheur, éd. Folio, 1985.

N°11-6- Alain, Idées : Introduction à la philosophie, éd. Flammarion, coll. Champs Essais, 2010.

N°10-1- Boby Lapointe, Sam Olivier, Chansombricole : L’intégralité et quelques bricoles de plus, éd. Christian Pirot, 2005.

N°10-2- Marcel Mauss, Essai sur le don, éd. PUF, coll. Quadrige, 2012.

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