Dingbat - N° 4

N°4"AGALMA",  2013, acrylique sur toile, 195 x 160 cm.

« Les frontières entre le fantasme et la réalité sont si perméables que l'inconscient arrive toujours à se frayer un chemin bénéfique dans les ornières les plus inquiétantes de l'activité humaine. » Daniel Leuwers.

 

N°4 - A - Triporteur.

  Ecole du surréalisme.

  Paris n’existe pas.

  Cette oeuvre au moment de sa conception s’appelait "Ecole du surréalisme", pendant son exécution je l’ai appelé "Paris n’existe pas", puis une fois achevée, elle a pris son nom définitif de "Agalma".

  Que veut dire toutes ces hésitations nominatives ?

  Agalma : L’agalmatophilie ou pygmalionisme (du grec agalma : "statue", et "philia" : amour), est une paraphilie relatant une attirance ou pratique sexuelle envers les statues, poupées, mannequins ou autres objets similaires figuratifs, fantasmée ou réelle. L'agalmatophilie peut aussi se référer au Pygmalionisme décrivant un sentiment d'amour pour un objet de sa propre création.

  En opposition à l' agalmatophilie, il existe l' agalmatorémaphobie qui est la peur, lors d'une visite de musée, que les statues se mettent à parler (1).

  Ovide dans ses Métamorphoses raconte la légende de Pygmalion et Galatée (2), devenu un véritable mythe propagé à travers les siècles jusqu’à nos jours et l’on peut en voir une représentation en pierre sur le parvis de la grande entrée du Grand Palais des Champs Elysées à Paris. Pygmalion, sculpteur de Chypre, révolté contre le mariage à cause de la conduite répréhensible des femmes de Chypre, les Propétides, dont il était chaque jour témoin, se voue au célibat. Mais il tombe amoureux de son ouvrage, une statue en ivoire, qu’il nomme Galatée, l'habille et la pare richement.

  Lors des fêtes dédiées sur l'île à Aphrodite, il prie la déesse de lui donner une épouse semblable à sa statue. La déesse exauce son vœu et Pygmalion s’unit à Galatée.

  Ecole du surréalisme :

  Le Surréalisme est un mouvement littéraire culturel et artistique de la première moitié du XX e. siècle. En 1924, André Breton (1896-1966) en donne une définition dans le premier Manifeste du Surréalisme comme un « automatisme psychique pur, par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale [...].

Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la  résolution des principaux problèmes de la vie. » (3)

« Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue. » (4)

  L’aventure surréaliste passe par l'appropriation de la pensée du poète Arthur Rimbaud (changer la vie), de celle du philosophe Karl Marx (transformer le monde) et des recherches de Sigmund Freud (explorer l’inconscient).

  La mort du poète et chef de file va entraîner la fin du mouvement surréaliste, mais son esprit influença tant les milieux littéraires culturels et artistiques, qu’il reste encore vivant aujourd’hui en chacun de nous et dans le monde entier. Le mot est entré dans le dictionnaire, souvent synonyme de bizarrerie ou de fait inhabituels dans le langage commun, il qualifie de surréaliste le premier fait surprenant semblant échappé à la conscience, à la raison. Le surréalisme reste exemplaire par sa cohérence et la constance de ses exigences, notamment en matière de création picturale.

  Paris n’existe pas : Cette petite phrase provient d’un  pochoir mural, elle m’avait automatiquement fait pensé au livre de Louis Aragon (1897-1982) : "Le Paysan de paris" (5), dans le sens ou Paris n’existe pas, il n’est que ce chacun en vit.

  Pour Aragon le Paris des années vingt est l’occasion d’écrire une mythologie moderne consacrées au Passage de l’Opéra, où se réunissait le groupe surréaliste, passage aujourd’hui disparût et au Parc des Buttes-Chaumont. Ce parc est un lieu de promenade fantastique. Le fort dénivelé de son terrain permet le circuit de ruisseaux dont l’un pénètre dans une grotte sous la forme d’une cascade de 32 m. de hauteur. Au coeur du parc, il y a un lac, occupé par L'île du Belvédère, surmontée à 30 m de hauteur de rocaille, d'un kiosque, dit "temple de la Sibylle". Un escalier de 173 marches pratiqué à l'intérieur du rocher permet de monter ou de descendre de l’un à l’autre. Deux ponts mènent à l’île, l’un, à l’ouest, est une passerelle suspendue de 65 m. et l’autre, au sud, "le pont des Suicidés", est fait en maçonnerie d’une portée de 12 m. et de 22 m. de hauteur. Sur le flanc sud du lac est construite une grotte de 14 m de large et 20 m de haut, toute décorée de stalactites dont les plus grandes atteignent 8 m. c'est le parc public parisien le plus riche en variétés d'essences dont un sophora dont les branches se penchent vers les eaux du lac, un platane d'Orient planté en 1862 (6,35 m de circonférence), un févier d'Amérique, un noisetier de Byzance, deux ginkgos bilobas, un orme de Sibérie, un cèdre du Liban planté en 1880... Il n'est pas rare de voir ou d'entendre toutes sorte d’oiseaux comme des mésanges à longue queue, grimpereaux, pics verts, roitelets, grives, geais, pouillots véloces, éperviers et chouettes hulottes, et sur le lac : poules d'eau,  colverts, pilets, tadornes casarca, bernaches du Canada, oies à tête barrée, hérons cendrés, goélands et mouettes rieuses et, parfois, des martins-pêcheurs.

  Un lieu idéal pour des flâneries amoureuses, intellectuelles ou artistiques…

  Avant de monter à la capitale pour y faire mes études aux beaux Arts, j’avais lu "Le Paysan de paris". Entre deux études, je me précipitais aux Butes Chaumont pour y retrouver des souvenirs littéraires et dans les passages rappelant le Passage de l’Opéra chère aux surréalistes. Mon préféré était le Passage Vendôme situé dans le IIIe arrondissement, entre la place de la République au nord et la rue Béranger au sud, où avec quelques étudiantes et étudiants d’art de littérature ou de sciences humaines, tous passionnés de surréalisme, nous nous réunissions à l’égale de nos aînés le soir dans un petit resto. sympa pour y refaire le monde.

« C'est ce lieu où vers la fin de 1919, un après-midi, André Breton et moi décidâmes de réunir désormais nos amis, par haine de Montparnasse et de Montmartre, par goût aussi de l'équivoque des passages, et séduits sans doute par un décor inaccoutumé qui devait nous devenir si familier ; c'est ce lieu qui fut le siège principal des assises de Dada. » Louis Aragon - Le Paysan de Paris.

  Culture de l’insolite, aux objets pourtant bien réels, le livre est né d'un sentiment décalé : celui d’un paysan ouvrant à tout de grands yeux, le poète nous apprend à voir d'un regard neuf les passages, les boutiques des coiffeurs à bustes de cire, les bains, les immeubles les plus ordinaires, les affiches, les extraits de journaux, un univers semblable à des collages.

  On pourrait évoquer les notions de double, de perfection, l’imitation de la nature ou mimesis, le geste divin de création… En fait cette peinture intitulée "Agalma" devait être dans sa conception une "Ecole du surréalisme", dans le sens où une œuvre peut être sensé dispenser un enseignement ; puis elle devint un pamphlet qui se serait intitulé "Paris n’existe pas", dans le sens ou je me permettais de jeter un regard indigné sur les interdits de notre monde ; puis quand l’œuvre fût achevée elle se mis à représenter pour moi, l’auto-analyse d’une paraphilie personnelle relatant une attirance sexuelle envers les statues, poupées, mannequins ou autres objets similaires figuratifs, fantasmée ou réelle, l’"Agalma". Un artiste ne met-il pas l’essentiel de lui-même dans son œuvre, y compris son narcissisme ?

Jean-Bernard Pouchous - 2015.
 

N°4- B - Dingbat :  "ricots" -  C'est la fin des haricots.

  La peinture intitulée "Agalma" représente Œdipe dans une classe d’école primaire. Cet Œdipe est l’"Oedipe" de Jean-Auguste Dominique Ingres (1780/1867), tel qu’il l’a représenté dans "Œdipe explique l'énigme du sphinx" (1808-1877), huile sur toile, 189 x 144cm, exposée au musée du Louvre. Ingres fixe le moment où Oedipe résout l'énigme face au sphinx (une sphinge) qui tend sa patte griffue prête à le tuer (1).

« Quel être a quatre pattes le matin, deux le midi et trois le soir ? »

  Œdipe (pieds enflés, en grec) de la dynastie des Labdacides, rois légendaires de la ville de Thèbes est Fils de Laïos et de Jocaste. Héros mythique ayant bravé la sphinx et involontairement coupable de parricide et d'inceste. La figure d'Œdipe est aujourd’hui attachée à la psychanalyse avec le complexe dit d'Œdipe, qui serait une attirance sexuelle inconsciente des garçons envers leur mère, doublée d’une jalousie toute aussi inconsciente à l'égard de leur père.

  Nous sommes à l’école, j’ai retourné horizontalement l’Œdipe d’Ingres dans l’autre sens, vers la droite du tableau, face à une jeune fille de 8/10 ans qui pousse un triporteur métallique rouge sur deux tables d’une salle de classe. La jeune sphinge nous rappelle, vêtue d’une robe tricotée rose au reflet rouge, le petit chaperon-rouge en goguette, entre maman et mère-grand.

  Derrière, à gauche d’Œdipe, une jeune institutrice s’insurge de cette situation les bras appuyés sur les hanches, cette colère semble lui avoir déboutonné le col de sa blouse de travail pour en découvrir un sein.

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir. »

Par de pareils objets les âmes sont blessées,

et cela fait venir de coupables pensées. » Molière (1622/1673) - Tartuffe, acte III, scène II, vers 860-862 (2).

  Derrière la maîtresse d’école, sur ce qui devrait être un tableau noir, est accrochée une représentation de "la mère Denis". Il s’agit d’une célèbre pub des années soixante-dix pour une marque de machine à laver, figurant une lavandière de 79 ans , Jeanne Marie Le Calvé (1893/1989), travaillant au lavoir du Tôt, à Barneville sur mer, en Normandie.

« ah oui c’est vrai ça ! »

  Cette image est affichée, en haut à gauche d’une carte de géographie grise au graphisme manuel brun/noir, qui occupe tout la moitié supérieure du fond de l’oeuvre. Cette carte est celle du "Monde au temps des Surréalistes", publiée dans la revue Variétés en 1929. Cette géographie imaginaire est déformée de façon à réduire la superficie des terres sans arts primitifs et à maximiser la présence des lieux de fortes cultures non occidentales et originelles, comme celles des ethnies africaines, d’Océanie, d’Alaska et de Sibérie, des peuples d’Australie, de Nouvelle-Zélande, de Polynésie et autre îles du pacifique, ainsi que de Mélanésie, notamment l’Archipel Bismark, avec la Papouasie-Nouvelle-Guinée et les îles de Nouvelle-Bretagne, de Nouvelle-Irlande, de Tabars…

« Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule

Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent…

…tu veux aller chez toi à pied

Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée » Extrait de Zone, Alcools, Apollinaire - 1912. (3)

  En haut de cette carte, au centre entre les mots RUSSIE et ALASKA, est accroché un coucou suisse duquel pend une boule miroir d’ambiance ou boule à facettes rotative faite normalement pour réfléchir la lumière dans les soirées festives.

  Assenez-moi votre leçon Harry Lime : « (...), pendant 30 ans en Italie sous les Borgias, ils ont eu la guerre, la terreur, des meurtres et des massacres, mais il y a aussi eu Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse ils ont eu 500 années d'amour fraternel, de démocratie et de paix, et qu'est-ce que cela a produit ? Le coucou ! » rôle joué par Orson Welles (1915/1985) dans "Le Troisième Homme" (1949), un film de Carol Reed (1906/1976), adapté du roman de Graham Greene (1904/1991) (4).

  Deux rangées de tables et bancs combinés en pupitre d’école à deux places en bois maintenus solidaire par une armature de tube métallique laqué bleu outremer, dirigent leur perspective vers le pied droit d’Oedipe appuyé sur un carton d’emballage.

  Différentes impressions décorent le volume du carton et un rectangle violet indique la marque du fournisseur : « la vie en rose », soulignée du slogan « Paris n’existe pas ».

  Si nous remontons la jambe d’oedipe nous découvrons, suspendue sous la carte du "Monde au temps des surréalistes", derrière la selle du triporteur, une charte de couleur et de gris, objet familier des studios de prise de vue photographiques.

  Entourant, comme une auréole, la tête d’oedipe, un cercle gris foncé reprend le symbole circulaire de la paix en bleu cerné de jaune autour duquel si nous nous approchons nous lisons :  …ES AT HEART - PEACE AND LOVE - DEDICATED…

« … retrouver, dans les profondeurs de la conscience, les sources exaltantes de la fonction poétique. » Tristan Tzara (1896/1963) (5).

  Un directeur de conscience tout à son aise dans une école, une maîtresse aveuglée, prête à tout sacrifier pour satisfaire son invité, une leçon de chose surréaliste, des étudiants absents ? Une cellule de crise se forme dans cette classe : comment faire pour se débarrasser de ce Tartuffe, qui ne sème que discorde et malentendus ? Quels stratagèmes mettre en place pour que l’enseignement retrouve toute sa raison d’être, ses droits, ses devoirs et que l’institution sauve son pouvoir confus entre clerc et laïc ?

  En prenant le recul nécessaire, nous nous apercevons qu’en haut à droite du tableau, est écrit au pochoir "Paris n’existe pas". Cette vision d’ensemble, nous replonge dans notre salle de classe avec ses bancs d’école. Sur celui de gauche est posé une statue féminine d’art nègre en bois d’ébène, qui semble également regarder la jeune fille au tricycle. Il s’agit d’un agrandissement d’une statuette Tchokwés du Musée ethnologique de Berlin.

  Un coffre bricolé en latte de bois est posé sur les deux roues avant du triporteur. Il est chargé d’une longue boite au couleur de la robe de la jeune fille, d’un panier en osier retourné et de bouteilles vides.

  Au sol traînent des sacs d’école, sur les tables attendent trousses, stylos, cahiers...

  Entre deux travaux pratiques, tout semble figé, comme par un arrêt sur image, celui d’un film où un enfant, peut-être puni et oublié au fond de la classe, aurait le don de stopper la réalité scolaire, pour voyager dans l’espace et le temps… Pour les autres c’est la récréation, bientôt la sonnerie…

Jean-Bernard Pouchous - 2013.

Bibliographie

-A-1- Laura Bossi, De l'agalmatophilie ou l'amour des statues, éd. L'Échoppe, 2012.

-A-2- Ovide, Les Métamorphoses, éd. Actes Sud, coll. Thésaurus, 2001.

-A-3- André Breton, « Manifeste du surréalisme », 1924, in « Œuvres complètes, tome 1 », éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de La Pléiade, 1987.

-A-4- André Breton, Le Surréalisme et la Peinture, éd. Gallimard, coll. Folio essais, 2002.

-A-5- Aragon, Le Paysan de Paris, éd. Gallimard, coll. Folio, 1972.

-B-1- Valérie Terranova, L'incroyable histoire de Œdipe, éd. RMN, coll. L'incroyable histoire de, 2004.

-B-2- Molière, Tartuffe, éd. 84, coll. Librio Théâtre, 2004.

-B-3- Guillaume Apollinaire, Alcools, éd. Folio, 2013.

-B-4- Graham Greene, Le troisième homme, éd. Le Livre de Poche, colle. Langues, 1992.

-B-5- Découverte des arts dits primitifs : Suivi de Poèmes nègres Tristan Tzara, éd. Hazan, coll. Essais/Ecrits sur l’art, 2006.

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AGALMA

Acrylique sur toile, 195 x 160 cm., 2013.