Substrat N° 9

N°9-"Le XX e. siècle est mort", 2008, acrylique sur toile, 195 x 97 cm.

De Charles Pierre Baudelaire (1821-1862) (1) :

« "Horreur sympathique".

 

De ce ciel bizarre et livide,

Tourmenté comme ton destin,

Quels pensers dans ton âme vide

Descendent ? Réponds, libertin

 

Insatiablement avide

De l’obscur et de l’incertain,

Je ne geindrai pas comme Ovide

Chassé du paradis latin

 

Cieux déchirés comme des grèves,

En vous se mire mon orgueil,

Vos vastes nuages en deuil

 

Sont les corbillards de mes rêves,

Et vos lueurs sont le reflet

De l’enfer où mon coeur se plait. »

 

« Vivre avec les morts, constitue l’un des plus précieux privilèges de l’humanité. » Auguste Comte (1798-1857) (2). 

 

N°9 - Viva la muerte !

  Le XX e. siècle est enfin mort.

  Avec cette peinture intitulée "Le vingtième siècle est mort", nous nous retrouvons sur une plage, entre terre et mer, là où les enfants s’amusent à construire des châteaux de sable. A y regarder de plus près ce serait plutôt le volume d’une tombe, leur ouvrage ! En bas à droite du tableau est peint un monogramme violet et jaune d’or, incompréhensible. A travers les arabesques de ces quelques lettres entrelacées on distingue, écrit d’un doigt dans le sable, cette étrange graphie : "XX e. s.". Autour, brillent de-ci delà divers objets en plastique : un sceau rose muni d’une anse bleu, une raclette du même rose et une pelle vert. Un garçon, d’environ sept/huit ans, en maillot de bain bleu, tasse de ses deux mains un des côtés du monticule de sable. De l’autre côté, une fille, du même âge, elle aussi en maillot de bain, mais de couleur rose, arrose soigneusement leur réalisation en haut duquel a été planté un râteau en plastique orange, toutes dents dehors. Au centre du volume de sable a roulé un ballon jaune d’or décoré de formes hexagonales noires. Au loin arrive le bord de mer. En haut de la peinture est accrochée une couronne mortuaire en forme de coeur constituée de roses rouges pourpres. Sur ce volume de sang, vole de droite à gauche un gigantesque poisson aux reflets dorés, rapprochement aussi incompatibles que le mariage de la carpe et du lapin.

  Les petites histoires font la Grande Histoire ?

  Le XX e. siècle (3) dans lequel j’ai vécu 51 ans entre doucement dans l’oubli.

« Dette à l’égard des morts donc, et aussi recueil d’exemples, leçon à méditer, trésor d’expériences acquises? Selon le mot de Cicéron, l’histoire, telle que les Anciens nous l’ont léguée, est magistra vitae. Elle nous enseigne la vie, elle nous éclaire sur la nature humaine à travers des récits. Pas de périodisation historique du temps. L’histoire ainsi conçue est un indice infaillible de la permanence de la nature humaine. L’histoire, ce sont les histoires, et les histoires sont autant d’enseignements moraux, théologiques et politiques. » Alain Finkielkraut (1949-…) (4).

  Un résistant et grand poète d’un autre genre nous remet les montres molles à l’heure, chacun son contexte historique : « L’Art ignore l’Histoire mais se sert de sa terreur. Les évènements de notre existence, le banditisme des sociétés, font l’amas de gravier, de décombres et de fer qui assure ses fondations. » René Char (1907-1988) (5).

  Grâce à la peinture Jean-Bernard Pouchous a pu se raconter toutes sorte d’histoires en faisant confiance à sa mémoire implicite autant qu’à sa mémoire explicite. D’autres mémoires existent comme par exemple la mémoire dite procédurale qui permet l’acquisition et l’utilisation de compétences motrices comme par exemple faire de la peinture. Il y a aussi la mémoire déclarative qui est responsable de la mémorisation de toutes les informations sous forme verbale, c’est à dire celles que l’on peut exprimer avec notre langage. La notion de mémoire implicite et explicite généralise cette distinction à l’ensemble des natures de traitements d’information liés à la cognition humaine. Autrement dit, il existe des automatismes pour les informations verbales, imagées, sensitives et gestuelles autant qu’il existe des représentations mentales manipulables par la conscience et l’attention, sur lesquelles peuvent porter des décisions. Ainsi, il y a une adéquation de l’image présente à la chose absente dont la mémoire a gardé la trace.  Donc, la mémoire ne peut se savoir qu’en sélectionnant  ce qui doit être oublié. La mémoire inclut un mode de lecture du fait raconté. Enfin, cette même lecture sera perçue  par autrui en fonction de la personnalité de l’énonciateur. La mémoire individuelle est ce par quoi l’individu constitue sa propre identité. Nous ajouterons que la mémoire ne se soucie pas obligatoirement de l’enchaînement temporel des images. L’échelle du temps est en revanche pertinente pour l’histoire, elle tient compte des durées et des normes.

  Dans son ouvrage "Les cadres sociaux de la mémoire", le sociologue français Maurice Halbwachs (1877-1945) (6), définit la mémoire individuelle à partir de ses dimensions sociales : « Si nous examinons de quelle façon nous nous souvenons, nous reconnaîtrions que le plus grand nombre de nos souvenirs nous reviennent lorsque nos parents, amis, ou d’autres hommes nous les rappellent. » Il apparaît que c’est dans cette situation que nous mettons les personnes sollicitées pour faire leur récit de vie. Nombre de souvenirs n’émergent que parce que la situation les sollicite. Les cadres sociaux de la mémoire sont les instruments dont l’individu se sert pour recomposer une image du passé en harmonie avec les demandes du moment. Mais Pierre Nora, historien spécialisé de l’identité française et de la mémoire nous rappelle que: «parce qu’elle est affective et magique; elle se nourrit de souvenirs flous, télescopant, globaux ou flottants, particuliers ou symboliques, sensible à tous les transports, écrans, censures ou projections. »

  Selon un autre auteur et qui plus est "conservateur", comme l’est Jean Clair, conservateur général du patrimoine, écrivain, essayiste volontiers polémiste et historien de l'art, de son vrai nom Gérard Régnier (1940-…), le culte des images, que Baudelaire appelait si justement "sa primitive et si forte passion" et la cueillette des champignons, aurait la même origine. Il nous l’explique dans son magnifique petit livre intitulé: "De l’invention simultanée de la pénicilline & de l’action painting et de son sens" (7) :  

« An 1928, un Ecossais, Alexander Fleming (8), découvrait les propriétés singulières d’une moisissure, le penicillium notatum. Ce ne fut cependant qu’en 1943, mue par la volonté de réduire les dimensions de l’hécatombe guerrière, que la pharmacopée américaine entreprit de produire la pénicilline à l’échelle industrielle et d’en étendre l’usage à l’ensemble des Alliés. En 1946, la synthèse chimique du champignon fut réalisée et la hantise  des maladies bactériennes, de la tuberculose à la syphilis, qui avait puissamment nourri l’imagination de l’homme occidental, cessa de l’habiter. Il commença de se croire, sinon immortel, du moins protégé des maladies. Jusqu’à ce que, au début des années 80, l’apparition du virus du sida ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire de la sensibilité nourricière des anthropoïdes et de leurs parasites. Dans le cours de ce que l’on nomme "les arts plastiques" cependant, l’année 1928 devait marquer l’apogée du style puriste issu du Bahaus et du Stijl (9).

Quant à l’année 1943, elle vit la première exposition à New York des oeuvres de Jackson Pollock (10), bientôt rejoint à la galerie "Art of this century" (11) par Baziotes (12) et par Motherwell (13) : l’Action painting était née (14). En 1946, à Paris, le premier Salon des Réalités Nouvelles imposait le diktat de l’art abstrait (15). »

  L’art, ce n’est peut-être qu’une histoire d’expositions ? (16).

  Conflits incessants et insensés entre mémoire collective, mémoire individuelle et histoire (17).

  L’histoire des poétiques (18) serait à mettre en relation avec l’histoire des arts ? Ce qu'Aristote appelle la mimésis niais le double enjeu que représentent l'imitation des modèles et celle de la nature, cette histoire s'achève quand la subjectivité romantique attaque les règles, dénonce le code rhétorique datant de ces temps anciens et préfère la création à l'imitation.

« Il y a deux mille cinq cents ans, les Grecs inventèrent la skholé, c’est à dire le loisir, pour ouvrir à l’esprit l’espace de la morale, du débat politique, de la philosophie, de l’esthétique, de la science désintéressée. Ainsi la pensée occidentale prit-elle son essor. Or le Nouvel Age s’oppose à cette notion de loisir (19). Il interrompt la tradition de la "vita contemplativa" (20). Il ne connaît que la pensée opérationnelle, la pensée gestionnaire, fonctionnarisée, soumise à la loi de l’efficacité. N’est-ce pas d’ailleurs cette suprématie de l’utile qu’exprime le slogan familier du Nouvel Age: « Penser de façon positive ? » La pensée positive est présentée par le Nouvel Age sous un jour flatteur, mais il se pourrait bien que cette positivité soit la négation même de la pensée. Car que reste-t-il de l’essence de la pensée si on lui ôte le loisir, la gratuité, et si on lui demande de rendre compte de ses résultats ? Cette "obligation de résultats" constitue, pensons-nous, un véritable désastre philosophique. Le règne de la liberté de l’esprit, commencé sous le ciel de la Grèce antique, risque de prendre fin dans le cockpit du “vaisseau spatial Terre”, avec la conscience humaine asservie aux instruments de bord, branchée sur les mécanismes régulateurs de la terre et servant de timonier spatial.  » Michel Lacroix (21).

  L’homme deviendrait-il ce qu’il pense ? (22) Positivons !

« Une poésie est comme une peinture: il s’en trouve une pour le séduire davantage si tu te tiens plus près, telle autre si tu te mets plus loin. L’une aime l’obscurité, une autre voudra être vue en pleine lumière, car elle ne redoute pas le regard perçant du critique; certaines ne font plaisir qu’une fois, d’autres, reprises dix fois, font toujours plaisir. » Horace dans "Art Poétique", vers 61-365. (23).

  Sans une enveloppe, une surcharge, un horizon d’imaginaire, la vie en société risquerait fort de disparaître comme bien arbitraire et fragile. Ni l’autorité, ni la justice, ni le travail ne pourraient trouver leur place dans la société s’ils n’étaient à un degré ou un autre tissés dans l’imaginaire. Dans sa "sortie du XX e. siècle", le philosophe, sociologue et anthropologue  Gilbert Durand (1921-…), propose comme hypothèse de travail qu’il existerait une étroite concomitance entre les gestes du corps, les centres nerveux et les représentations symboliques (24). Il était temps !

Jean-Bernard Pouchous - 2010.

Bibliographie

N°9-1- Lamacchia Anthony, Le Carnaval de l'Horreur, éd. Baudelaire, 2009.

N°9-2- Auguste Comte, Discours sur l’ensemble du positivisme, éd. Flammarion, coll. Garnier, 1999.

N°9-3- Serge Berstein, Pierre Milza, Histoire du XXe. Siècle, éd. Hatier, coll. Scolaire, 2005.

N°9-4- Alain Finkielkraut, Penser le XXe. Siècle, éd. De l’école polytechnique, 2000.

N°9-5- René Char, Outrages - recherche de la base et du sommet, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1971.

N°9-6- Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, éd. Albin Michel,, 1994.

N°9-7- Jean Clair, De l’invention simultanée de la pénicilline & de l’action painting et de son sens”, éd. L’Echoppe, coll. Envois, 1990.

N°9-8- Kevin Brown, Penicillin Man: Alexander Fleming and the Antibiotic Revolution, éd. Sutton Publishing Ltd, 2004.

N°9-9- Carsten-Peter Warncke, L’idéal en tant qu’art - De Stijl - 1917-1931, éd. Taschen, 1996.

N°9-10- Fabrice Midal, Jackson Pollock ou l’invention de l’Amérique, éd. Grand Est, 2008.

N°9-11- Peggy Guggenheim, Out of This Century: Confessions of an Art Addict, éd. Andre Deutsch Ltd, 1995.

N°9-12- Michael Preble, Jasper Sharp, Michael Baziotes : Paintings and Drawings - 1934-1962, éd. Skira, 2005.

N°9-13- Robert Saltonstall Mattison, John Yau, Robert Hobbs, Robert Motherwell : Open, éd. 21 Publishing Ltd, 2009.

N°9-14- Fondation Bayeler, Action painting, éd. Hatje Cantz, 2008.

N°9-15- John Ashbery, Robert Maillard, La Peinture abstraite, éd. Hazan, 1980.

N°9-16- Jérôme Glicenstein, L’art : une histoire d’expositions, éd. PUF, coll. Lignes d’art, 2009.

N°9-17- Georges Comet, Antoine Lejeune, Claire Maiury-Rouan, Mémoire individuelle - mémoire collective et histoire, éd. Solal, coll. Résiliences, 2008.

N°9-18- Jean Bessière, Histoire des poétiques, éd.  PUF, coll. Fondamental, 1997.

N°9-19- Alain Corbin, Julia Csergo, Jean-Claude Farcy, Roy Porter, L’avènement des loisirs ; 1850 - 1960, éd. Flammarion, coll. Champs Histoire, 2009.

N°9-20- Philon d’Alexandrie, Miguel Daumas, Philon d’Alexandrie : De vita contemplativa, éd. Le Cerf, 1964.

N°9-21- Michel Lacroix, L’idéologie du New Age, éd. Flammarion, coll. Dominos, 1998.

N°9-22- Pâvana, Eloge de la pensée positive - L’homme devient ce qu’il pense, éd. Alphée, 2006.

N°9-23- Horace, François Richard, Horace - Oeuvres Complètes, éd. Librairie Garnier, 1931.

N°9-24- Gilbert Durand, La sortie du XXe siècle, éd. CNRS, coll. Société, 2010.

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