Anésidora
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100 x 81 cm., A/t., 2014

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100 x 81 cm., A/t., 2014

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100 x 81 cm., A/t., 2014

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40 F. - N° 10

N°10 "Anésidora", 2014, acrylique sur toile, 100 x 81 cm.

« On l’a emmené à l’hôpital – Pour le soigner où il s’était fait mal – Il s’était fait mal dans la rue – Et on l’a soigné autre part. - …  - Et il est mort ! » Boby Lapointe.

 

N°10- Route inondée.

                La peinture intitulée "Anésidora" représente une jeune femme nue qui se penche vers nous les deux mains appuyées sur son genou droit, nous exposant par cette posture le ballant de ses deux longs seins. Elle sourit toutes dents au dehors, peignée avec une raie sur un coté et une mèche en accroche cœur tombant de l’autre. Derrière elle une barrière métallique urbaine porte un panneau de signalisation indiquant : ROUTE INNONDEE.

                Le sol de graviers semble pourtant bien sec, il porte une poubelle de 240L. en plastique gris bleu pour déchets verts et quelques marche qui mènent à une maison individuelle  bleu. Ce bâtiment a été construit à l’envers. Il est retourné avec le toit planté dans le sol, le rez-de-chaussée à l’étage et les fondations inclinées en forme de toiture. Au niveau du sol, le palier et la porte d’entrée sont un balcon et une porte-fenêtre qui mènent aux combles et les fenêtres de l’étage supérieur sont en fait la porte d’entrée entourée de deux petites fenêtres. Au lointain un champ, l’horizon en milieu de tableau et un ciel bleu légèrement nuageux.

                La tête de la jeune fille est entourée d’un Hélicon dont le pavillon est orienté vers la droite du tableau. Appelé contrebasse à vent en cuivre dorée il était l’instrument de prédilection de Boby Lapointe (1922-1972). Normalement l’hélicon est de grosse taille (4 fois plus grand par rapport au personnage) mais comme il est assez éloigné de la jeune fille dans la profondeur de l’espace scénique du tableau, l’effet visuel d’auréole marche très bien.

En bas à droite du tableau flotte une boite rouge fermée par un ruban doré et brillant comme un paquet-cadeau de luxe.

                Qui-a-t-il à l’intérieur ? Nul ne le saura jamais…

                Un Goéland vol dans le coin en haut à gauche du tableau, ailes et dos noir et blanc, pattes couleur chair, bec jaune avec un point rouge, nous indiquant par là que nous ne sommes guère éloignés de l’océan atlantique.

Bon…

                Démêlons tout çà !

                Trois indices s’opposent : poubelle et paquet-cadeau entre l’indication : ROUTE INNONDEE.

                POUBELLE : Le terme est un onomastisme qui provient, par antonomase, du nom de son inventeur en 1884 : le préfet de la Seine, Eugène Poubelle.   Ce nom de famille, Poubelle, a lui-même pour origine l’expression pou bel (peu beau).

                Pas beau ! « Il est pas beau Léon…» Boby Lapointe, Bobo Léon.

                INNONDATION : C’est est un des principaux risques naturels en France, en Europe et dans le monde. Pour la période 1996-2005, environ 80 % des catastrophes naturelles mondiales étaient liées aux intempéries et à l’eau. Ce sont les catastrophes naturelles qui produisent le plus de dégâts. Mais dans cette peinture l’inondation n’a pas eut lieu ou n’a pas encore eut lieu, elle est seulement un avertissement. Donc ce n’est pas elle qui aurait provoqué le retournement de cette maison, celle-ci a été volontairement construite à l’envers. Quel est l’intérêt de construire une telle habitation ? Surtout que de construire à l’endroit ou à l’envers doit coûter à peu près le même prix. Donc ce n’est pas la valeur qui a provoqué cette construction mais un don désintéressé, c’est l’œuvre d’un philanthrope ou d’un amoureux. Ce que pourrait confirmer l’expression corporelle de la jeune fille qui tout sourire devant par le plus éloquent don de sa personne accepte aux sons graves de l’hélicon cette proposition sans dessus-dessous.

                Un petit cadeau est une forme courante de don destiné à faire plaisir ; c’est quelque chose qui devrait rendre heureux ou moins triste, une faveur, un acte de bonté et de pardon.

                Mais le don d’une maison absurde, peut-être inhabitable, donné sans contrepartie apparente, il se veut intemporel comme le don de soi. Le don n'est pas un acte d'échange de valeurs puisque le receveur n'est pas tenu de rendre le don ou sa contrepartie en valeur. Historiquement, on peut différencier trois sortes de don/contre-don :

1-l'échange rituel : il s'agit alors d'honorer des puissances avec l'espoir d'obtenir des faveurs terrestres ou la clémence des dieux ;

2-l'échange intercommunautaire : il s'agit alors de garantir les bons rapports entre deux communautés par le biais de relations privilégiées ;

3-la marque d'une distinction sociale : il s'agit de faire reconnaître sa primauté par le biais d'une compétition du don, les valeurs données pouvant parfois être détruites (potlatch).

                Selon Marcel Mauss, le don en tant qu'acte social suppose que le bonheur personnel passe par le bonheur des autres, il sous entend les règles : donner, recevoir et rendre (2). Le don se base sur une valeur de sociabilité, la réciprocité.

                Que pourrait donc bien offrir en contre-don cette jeune fille à cet inconnu curieux donateur immobilier ?

                Lettre de Anaïs Nin (1903/1977) à Henry Miller (1891:1980)  du 6 août 1932 (extrait) :

« Oh ! Henry,

Ta lettre de ce matin m'a tellement remuée. Quand on me l'a donnée, je me suis sentie submergée par tous mes sentiments artificiellement refoulés. Le simple contact de la lettre me provoquait la même émotion que si tu m'avais prise tout entière dans tes bras. Tu devines alors ce que j'ai éprouvé en lisant. Tu as trouvé tous les mots qu'il fallait pour me toucher et me conquérir et j'étais mouillée, et tellement impatiente que je vais tout faire pour gagner un jour. Ce billet que je joins - écrit hier soir deux heures après avoir posté ma lettre - t'aidera à comprendre ce qui se passe. De toute façon, tu as dû recevoir le télégramme à peu près en même temps. Je t'appartiens. Nous allons vivre une semaine comme nous n'en avons jamais rêvé. " Le thermomètre va exploser. " Je veux sentir encore le martèlement violent au fond de moi, sentir le sang brûlant courir plus vite dans les veines, sentir le rythme lent, caressant, et puis soudain les coups violents, sentir l'excitation pendant les arrêts, quand j'entends les bruits de gouttes d'eau... et te sentir palpiter dans ma bouche, Henry. Oh ! Henry, je ne supporte pas de t'écrire - je te veux, comme une folle. Je veux écarter tout grand les jambes, je fonds, je tremble. Je veux faire des choses tellement folles avec toi que je ne trouve pas les mots pour en parler. Hugh m'appelle. Je répondrai au reste de ta lettre ce soir.  Anais. » deslettres.fr

Jean-Bernard Pouchous - 2014.

N°10-Bibliographie : 

N°10-1- Boby Lapointe, Sam Olivier, Chansombricole : L’intégralité et quelques bricoles de plus, éd. Christian Pirot, 2005.

N°10-2- Marcel Mauss, Essai sur le don, éd. PUF, coll. Quadrige, 2012.