Dingbat - N° 1

N°1-"Bodie Prisunic",  2012, acrylique sur toile, 195 x 160 cm.

« Le désir « imite » le désir. Mieux, il mime le désir. Le désir, si l'on veux, désire le désir » Philippe Lacoue-Labarthe (1940-2007)(1).

 

N°1 - A- Prix uniques.

  La peinture intitulée "Bodie Prisunic" représente deux personnages assis ; l’un, au premier plan a la tête orientée vers l’avant scène à gauche, l’autre, à l’arrière plan, a tourné son regard vers un horizon lointain.

  Le premier personnage est un mannequin de vitrine posé sur un canapé XVIII e. siècle.

  Ce mannequin est l’imitation grandeur nature d’un top model des années 70 à la peau matte, au visage très maquillé et permanente. Ce genre de chose exploite toujours une ressemblance morphologique certaine avec le mannequinât le plus recherché qui défile, pose ou s’expose pour valoriser les produits de haute-couture et du prêt-à-porter de l’industrie de la mode.

« La mode est une forme de laideur si intolérable que nous devons en changer tous les six mois. » Oscar Wilde.

  Là, cet objet photogénique est resté nu, figé, inerte et un couple de perroquets s’est posé sur son genou droit pour y caqueter : « Coaaaaa... éé, bo ! Rococoooo… »

  Posé sur le canapé notre mannequin reste muet, mais semble écouter le caquetage haut en couleur de nos deux oiseaux, serait-ce médisances, bavardages, malveillances ou fausses rumeurs ? Le succès de "La philosophie dans le boudoir"(2) du marquis de Sade (1740-1814) a contribué à développer une renommée sulfureuse à une petite pièce propres aux hôtels particuliers de l’ancien régime, dédiée à l’intimité des causerie féminines et appelée "boudoir", mot venant de bouder (se mettre à l’écart), prouvant ainsi que l’évolution des mœurs et des rapports hommes-femmes a une incidence sur l’architecture d’intérieur et le mobilier.

  D’abord est apparu le caquetoire, petit siège rudimentaire de style Henri II où des persifleurs se mettaient à l’aise pour parler de tout et de rien, puis apparurent fauteuils et canapés pour que toutes les langues se délient. Cercles, bureaux d’esprit, sociétés, clubs s’installent au salon, les précieuses ridicules de Molière quittent le boudoir, deviennent égéries, grandes inspiratrices, dames de lettres et tiennent salon, faisant et défaisant réputations et carrières, littéraires et artistiques.

  Le canapé de "Bodie Prisunic" est de style "Transition" aussi appelé "dans le goût grec", correspondant à la première partie du style Louis XVI dans le mobilier français.

  Les découvertes archéologiques d’Herculanum (1738) et de Pompéi (1748), font parler d’elles. Les élites se passionnent pour les civilisations antiques et contribuent à créer un nouveau style plus épuré. En abandonnant les excès du rococo du style Louis XV et en adaptant les canons des anciens Romains et la sensibilité des Lumières. Si nous regardons bien ce que représente la tapisserie du siège et du dossier du canapé, nous nous apercevons qu’il s’agit d’une scène de basse-cour avec verdure, ferme, coq et pintades, le tout encadré de guirlandes de fleurs multicolores. Cette représentation très réaliste de basse-cour est un exemple du goût de Marie-Antoinette (1755-1793), reine de France, qui montra un certain intérêt pour les scènes de la vie rurale.

  Sous le canapé, un mouton aux pattes ligotées, attend son heure tel le bouc-émissaire.

  Passons à l’arrière-plan.

  Le deuxième personnage, une belle blonde de type slave, nue, est assise sur une barrière douanière, fermant l’accès au croisement de 2 routes abandonnées aux bas côtés envahies d’herbes folles. Son corps dévisse à droite pour tendre son regard en direction de quelques bâtiments en bois style californien de l’époque de la ruée vers l’or. L’endroit semble déserté, il n’y a pas âme qui vive, serait-ce une ville abandonnée de ses habitants, une ville fantôme ?

  Au sommet de la composition du tableau sont écrites sur un ciel bleu cobalt, les lettres de la marque PRISUNIC et son logo; une chaîne de magasins populaires, lancée en 1931 par les Magasins du Printemps et aujourd’hui disparue.

  Il se peut que nous soyons dans la vitrine du temple de la consommation du bon chic international, pour lequel un étalagiste aurait fait une composition originale nostalgique,  mélangeant objets réels et images photographiques, pour interroger Jérôme et Sylvie qui rêvent d'une vie grandiose, pleine de richesse et de beaux objets, dans le roman Georges Perec "Les Choses" (3).

 

N°1 - B- Dingbat : "ISTOIR" « Une histoire sans queue ni tête » : il s'agit du mot histoire sans sa « queue » (la dernière lettre, E) et sans sa « tête » (la première lettre, H).

  Le mannequin qu’il soit en chair et en os ou en plastique est le fétiche même du capital mode ; une chose, entre mystique culturelle et société du spectacle. Le fétiche est alors considéré comme un report de l’affectivité d’un sujet sur un objet en lui attribuant une efficacité supérieure à la sienne propre sur la réalité.

  Pour Alfred Binet (1857-1911), pédagogue et psychologue français, les fétichistes sont des "amants" de l'œil, du pied, de l'odeur. Auteur de l'ouvrage "Le Fétichisme dans l'amour", il opère le premier la distinction entre fétichisme religieux et amoureux. La grande querelle des images, qui a été agitée dès les pre­miers siècles de l'ère chrétienne, qui a atteint son apogée à l'époque de la réforme et qui a produit non seulement des discussions et des écrits, mais des guerres et des massacres, prouve assez la généralité et la force de notre tendance à confondre la divinité avec le signe matériel et palpable qui la représente. (1)

  C'est en effet l'amour normal qui lui paraît devoir être qua­lifié de polythéiste - en tant qu'il résulte « non pas d'une excitation unique mais d'une myriade d'excitations » - tan­dis que le fétichisme - dans la mesure où l'objet du culte est isolé, abstrait, élu comme un « tout indépendant » - doit être considéré comme monothéiste. (2)

  Quand la marchandise dans la production capitaliste, sert de support aux rapports de production entre les hommes on parle alors de fétichisme de la marchandise, donnant ainsi l'apparence que les rapports sociaux de production sont des rapports entre les choses. La notion de fétichisme apparaît très tôt chez Marx : « Mais parlons du « féti­chisme !»  Quelle érudition de pacotille ! Le fétichisme élève si peu l'homme au-dessus des appétits qu'il est, au contraire, « la religion des appétits sensuels ». Jouet d'un désir chimérique, le fétichiste s'imagine qu'un « objet inanimé » pourrait per­dre son caractère naturel pour dire oui à ses convoitises. C'est pourquoi l'instinct brutal du fétichiste brise le fétiche qui a cessé d'être son serviteur obéissant. »

  Soulignant par ailleurs le caractère satirique de la formulation marxienne l’historien américain des religions William Pietz (1902-1989) (3) précise que cette apparition du fétichisme dans les écrits de Marx relève de son intérêt pour l'analyse des relations existant entre économie et religion ; tout comme les cultu­res fétichistes, la société civile n'accède pas à son unité en découvrant un principe universel mais en se faufilant dans un « système de besoins » : l'économie libidinale.

Faut-il pour aimer la réalité telle qu'elle est, assumer les contradictions de la vie ?

« Gott ist tot », Dieu est mort en 1882 dans "Le Gai Savoir" de Friedrich Nietzsche (1844-1900), (4). A partir de 1907, désenchanté, Marcel Proust (1871-1922) à travers "La recherche du temps perdu", oeuvre-t-il à une certaine mystique culturelle bourgeoise désabusée? : « Si la réalité était cette espèce de déchet de l'expérience, à peu près identique pour chacun, parce que quand nous disons : un mauvais temps, une guerre, une station de voitures, un restaurant éclairé, un jardin en fleurs, tout le monde sait ce que nous voulons dire ; si la réalité était cela, sans doute une sorte de film cinématographique de ces choses suffirait et le "style", la "littérature" qui s'écarteraient de leurs simples données seraient un hors d'oeuvre artificiel. Mais était-ce bien cela la réalité ? » (5)

  En 1967, paraît "La Société du Spectacle" de Guy Debord (1931-1994). La phrase ouvrant le livre « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de produc­tion s'annonce comme une immense accumulation de spec­tacles », fait écho à la première phrase du Capital de Marx « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une « gigantesque collection de marchandises ». La spectacularisation relève elle-même de la fétichisation avec adjonction de la notion de réenchantement. Ainsi que l'affirme l’enseignant d’esthétique Anselm Jappe (1962-…), l'image et le spectacle occupent chez Debord la même place qu’occupent dans la théorie marxienne la marchandise et ses dérivés (6). Or, le philosophe italien Giorgio Agamben (1942-…) pré­cise le caractère fondateur exceptionnellement remarqua­ble de la théorie de Guy Debord puisque dans les années soixante les théoriciens marxistes ne se saisissaient plus du concept de "fétichisme de la marchandise" relevant d'ailleurs qu'en 1969, dans la préface à une réédition po­pulaire du "Capital", le communiste gynécide démentiel Louis Althusser (1928-1990) invitait encore le lecteur à sauter la première section, dans la mesure où la théorie du fétichisme constituait une trace « flagrante » et « extrêmement dangereuse » de la philosophie hégélienne. (7)

  Le désir, lui, s'en va s'accrocher là où il peut, comme les perroquets bavards sur les genoux d’un mannequin, "Le Genou de Claire".   Cette catégorie d'oiseaux est connue du grand public pour sa faculté d'imitation de la voix humaine, d'où l'expression commune "perroquet" désignant une personne répétant les mots de quelqu'un d'autre. On pense au "rhêtôr" de la justice ou de la politique et aux comédiens dont nous jalousons les qualités langagières mimétiques. Alex Lagacé (1976-2007), un perroquet gris du Gabon, possédait un vocabulaire d'environ 150 mots d’anglais et comprenait plus de 1000 mots. Ce qui rendait Alex si exceptionnel c’est qu'il comprenait ces mots réellement et pouvait même les utiliser de manière constructive dans le cadre d'une conversation. Il était, par exemple, capable de donner la couleur d'objets qu'on lui désignait et de les retenir ou de maîtriser les nombres jusqu’à 6, y compris le zéro.

 

N°1 - C- Oxymore : plagiaire naturel ou virtuose en contrefaçon ?

  Qu’est-ce qui est voilé dans toute symbolisation ?

  Loin de rejeter l’œuvre de Sigmund Freud (1856-1939), Jacques Lacan (1901-1981) affirme que le phallus freudien n'est ni un objet (partiel, interne) - comme le pensait Karl Abraham (1877-1925) -  ni un fantasme (effet imaginaire) - comme le pensait Mélanie Klein (1882-1960) - , ni le pénis, ni le cli­toris, mais leur symbolisation. Le phallus ne se comprend pas en termes de phénomène social mais se situe au cœur d'une chaîne d'éléments instables constituant le langage. Le phallus est « le signifiant des signifiants » (entre com­binaison et substitution) qui dès lors apparaît voilé. Or, le voile représente, chez Lacan, le dernier degré du fétichisme celui sur lequel peut s'« imager » la relation à un au-delà, fondamentale à la relation symbolique. Je me servirais du fé­tiche comme tel, car c'est là où se dévoile la dimension de l'objet comme cause du désir. [...] Mais qu'est ce qui est désiré ? Ce n'est pas le petit soulier, ni le sein, ni quoi que ce soit où vous incarniez le fétiche. Le fétiche cause le désir. Le désir, lui, s'en va s'accrocher là où il peut. Il n'est pas absolument nécessaire que ce soit elle qui porte le petit soulier, le petit soulier peut être dans les environs. Il n'est même pas nécessaire que ce soit elle qui porte le sein, le sein peut être dans la tête. Mais tout un chacun sait que pour le fétichiste, il faut que le fétiche soit là. Le fétiche est la condition dont se soutient son désir. (1)

  Le mannequin comme objet com­mun, communicable, socialisé se double de la plus-value d’un plus-de-jouir, la perte dans l'identité, l'objet perdu au centre d’un nœud borroméen formé par l'imaginaire, le symbolique et le réel, un "lathouse", objet vidé de tout sens, du toc.

  Lacan invente le concept d'objet « petit a » ou d'« objet a » - dans les années soixante - inspiré par l'objet partiel de Karl Abraham et de Mélanie Klein et l'objet transitionnel de Donald Woods Winnicott (1896-1971) (2).

  L’objet a est la cause du désir qui se dérobe au sujet. L'objet a se fixe sur des objets-fétiches sans cesse substitués les uns aux autres. Voici la définition que Lacan donne des objets a à l'occasion du Séminaire por­tant sur l'angoisse : Ces objets, quand ils entrent en liberté dans ce champ où ils n'ont que faire, celui du partage, quand ils y apparaissent et y deviennent reconnaissables, l'angoisse nous signale la particularité de leur statut. Ce sont, en effet, des objets antérieurs à la constitution du statut de l'objet com­mun, communicable, socialisé. Voilà ce dont il s'agit dans le a. Selon Lacan l'objet a se double d'un plus-de-jouir directe­ment connecté à la plus-value chez Marx dont il établit la « portée homologique » dans « De la plus-value au plus-de-jouir », c'est-à-dire lors de la première leçon du Séminaire "D'un Autre à l'autre", du 13 novembre 1968. Le plus-de-jouir est corrélatif à la renonciation à la jouissance sous l'effet du discours et permet d'isoler l’objet a - la perte dans l'identité. Le plus de jouir est le savoir et la mesure de l'objet perdu si­tué comme l’objet a dans l'espace au centre du nœud borroméen formé par l'imaginaire, le symbolique et le réel. Lacan prolongera sa réflexion sur l'objet a en s'attachant aux objets de la consommation en créant le néologisme de "lathouse", du grec léthé (oubli) et aletheia (vérité) pour désigner les objets vidés de leur sens. Les lathouses matérialisent l’objet a, ce sont ainsi des menus objets petit a que vous allez rencontrer en sortant sur le pavé à tous les coins de rue, derrière toutes les vitrines, dans ce foisonnement de ces objets faits pour causer votre désir, pour autant que c'est la science qui le gouverne. (3)

  La croissance exponentielle des "lathouses" ou « prothèses de jouissance industrialisées » est proportionnelle à celle du li­béralisme et du capitalisme, à l'investissement libidinal des objets. Le capitalisme se consacre ainsi à « la production extensive, donc insatiable, du manque-à-jouir » (4). La science et la technique gouvernent désormais le désir en fabriquant du plus-de-jouir en toc. (5)

  L’artiste réinvente pour le spectateur le temps de la fiction «  le désir imite  donc le désir » et pour dire cela de sa main il fixe le temps, tandis que le cinéaste Jean-Luc Godard (1930-…) emporté par la Nouvelle-Vague de l’image en mouvement précise : « Tout créateur pense avec les mains. », cette main invisible métaphore ironique d’Adam Smith (1723-1790). L’économiste-philosophe est tout aussi amusé par les polythéistes qui croit à la main invisible des dieux que par l’individualiste monothéiste qui est poussé malgré lui par son seul intérêt personnel à l’enrichissement et au bien-être commun. (6)

« Car il peut être observé que dans toutes les religions polythéistes, parmi les sauvages comme dans les âges les plus reculés de l'antiquité, ce sont seulement les événements irréguliers de la nature qui sont attribués au pouvoir de leurs dieux. Les feux brûlent, les corps lourds descendent et les substances les plus légères volent par la nécessité de leur propre nature ; on n'envisage jamais de recourir à la « main invisible de Jupiter » dans ces circonstances. Mais le tonnerre et les éclairs, la tempête et le soleil, ces événements plus irréguliers sont attribués à sa colère. » (7)

  L'homme au désir mimétique…

  René Girard (1923-…), dans son ouvrage "Mensonge romantique et vérité romanesque"(8), nous rappelle que l'homme est un être de désir. On a coutume d'expliquer la genèse du désir soit par les qualités intrin­sèques de l'objet désiré, soit par une tendance ou un besoin du sujet. La relation à l'objet du désir semble directe, spontanée. Rien de plus erroné. On ne désire un objet que dans la mesure où le désir de cet objet nous est suggéré par un tiers que nous avons pris pour modèle. Ce tiers peut être idéal, imaginaire ou simplement très éloigné spirituellement ou socialement du sujet.

« Ah ! »

  Dans "Bodie Prisunic", le siège et le dossier du canapé du XVIII e siècle de style "Transition", est tapissé d’une scène de basse-cour avec verdure, ferme, coq et pintades, le tout encadré de guirlandes de fleurs…, une image dans l’image, une métaphore.

  La reine Marie-Antoinette avait certainement oublié que le terme basse-cour signifie initialement la zone enceinte par une fortification. Les premiers châteaux forts médiévaux étaient constitués sur le modèle motte et basse-cour. Au XIII e siècle, avec l'apparition de château à double enceinte, le terme désigne la partie entre ces deux enceintes. En échange de corvées, elle servait de refuge aux serfs du fief et à leurs animaux en cas de conflit. Entre le donjon et l'enceinte intérieure se trouve la haute-cour. Au sens propre et agricole, le terme basse-cour désigne l'élevage de petits animaux (poule, lapin, canard, ...) dans la cour attenante à une ferme. Au sens figuré, par extension et inversion de sens (alors qu'historiquement le qualificatif bas est mélioratif, il est aujourd'hui péjoratif), le terme basse-cour désigne aujourd’hui la zone basse, donc inférieure, d'un lieu et, par métonymie, la volaille désigne alors les personnes de ce lieu.

  Sous le luxueux canapé en bois doré est dissimulé un "bouc émissaire".

  Rite d’expiation, d’absolution, le "bouc émissaire" porte sur lui tous les péchés et doit être sacrifié, tué, en rédemption. La notion de sacrifice de substitution est intégrée à la thématique chrétienne. Jésus est présenté dans les Évangiles comme un agneau immolé, expiant les péchés du monde en mourant sur la croix au terme de sa passion. Le Christ n'était nullement obligé de se faire tuer ou crucifier pour racheter les péchés des hommes. Il ne s'est pas incarné pour racheter l'humanité sur une croix mais pour annoncer une parole évangélique non violente destinée à transformer, transfigurer le monde. Que Jésus se soit laissé condamner et crucifier résulte du fait qu'il a respecté lui-même jusqu'au bout l'impératif de non-violence qu'il s'est fixé, alors que ses adversaires ne l'ont pas respecté et se sont laissés influencer par Satan, principe violent (9). René Girard, dans "Le Bouc émissaire" (10), montre à l'œuvre ce phénomène qu'il nomme le triangle mimétique : formé de trois pôles qui sont les individus A, B et le bien supposé, le triangle mimétique décrit ce jeu symbolique et la relation réelle entre A et B, dans laquelle B : dispose d'un bien, semble disposer d’un bien, ou pourrait disposer d’un bien, dont A pense soit : qu'il en est lui-même dépourvu, que sa propre jouissance du même bien est menacée par le seul fait que B en dispose (ou puisse en disposer). Le "bien" est appelé "objet" et il n’est pas nécessairement matériel.

  Ce triangle mimétique semble motivé par la nécessité d’avoir à défaut de pouvoir être. Ne pouvant être l’autre directement, l’individu (A) pense que ce qui caractérise l’autre (B) et qui justifie encore la différence entre lui (A) et son modèle (B), est un avoir (l’objet ou le bien). Le problème réside dans l’imitation réciproque au désir de l’objet. Plus A va désirer l’objet, plus B (s’il rentre dans le mécanisme du désir mimétique) va faire de même. Et plus A et B vont (par rapport à leur désir) se ressembler. Schématiquement, plus la tension vers l’objet est forte, plus l’indifférenciation entre A et B est importante. Or, pour René Girard, c’est cette indifférenciation des individus qui est porteuse de violence (au travers de la tension vers un même objet). Finalement, cette rivalité mimétique ainsi engendrée va être créatrice de conflit et de violence.

« Fixer son attention admirative sur un modèle, c'est déjà lui reconnaître ou lui accorder un prestige que l'on ne possède pas, ce qui revient à constater sa propre insuffisance d'être »

« (…) le sujet méconnaîtra toujours cette antériorité du modèle, car ce serait du même coup dévoiler son insuffisance, son infériorité, le fait que son désir est, non pas spontané mais imité. Il aura beau jeu ensuite de dénoncer la présence de l'Autre, médiateur de son désir, comme relevant de la seule envie de ce dernier ».

  Le phénomène du "bouc émissaire" est un phénomène collectif. C’est la réponse inconsciente d’une communauté à la violence endémique que ses propres membres ont générée au travers des rivalités mimétiques dues au triangle mimétique. C’est la loi du « tous contre un », qui a pour fonction d’exclure la violence interne à la société (endémique) vers l’extérieur de cette société.

  Nous sommes à la croisée des chemins…

  Le "bouc émissaire" repose sur les graviers d’un chemin envahi d’herbes folles.

  Cette scène que nous pourrions intitulée "le triangle mimétique" est séparée du paysage dans lequel elle se déroule, par une barrière douanière noir et jaune fermée sur laquelle est assise une belle blonde de type slave, nue.

  N’oublions pas que la douane est une institution avant tout fiscale chargée de la perception des droits et taxes dus à l'entrée de marchandises sur un territoire.

  Les marchandises bien qu’inanimées vont et viennent…

  Aussi peut-on se demander pourquoi ces marchandises sont stoppées à cette frontière et pourquoi notre douanière est figée, dans une attente improbable ?

  Elle attend ou désir peut-être quelque chose ou quelqu’un qui viendrait du lointain, de là où elle regarde ? Peut-être, s’agit-il d’un dernier regard nostalgique sur le passé ? Viendrait-elle de là-bas… Comment se fait-il qu’elle soit complètement dévêtue, est-elle elle-même une marchandise, l’objet d’un désir, un bien de consommation taxable comme un autre, un droit de passage, ou la sphinge ?

  La Sphinge, envoyée par Héra en Béotie à la suite du meurtre du roi de Thèbes, Laïos, commence à ravager les champs et à terroriser les populations. Ayant appris des Muses une énigme, elle déclare qu'elle ne quittera la province que lorsque quelqu'un l'aura résolue, ajoutant qu'elle tuera quiconque échouera. Le régent, Créon, promet alors la main de la reine veuve Jocaste et la couronne de Thèbes à qui débarrassera la Béotie de ce fléau. De nombreux prétendants s'y essaient, mais tous périssent. Arrive Œdipe, la Sphinge lui demande : « Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes, puis deux jambes, et trois jambes ensuite. » Pseudo-Apollodore (IIe. S. av. J.-C.). La suite vous la connaissez…

  Au lointain la ville est déserte.

  Qu’est-ce qui c’est passé ?

  Y-a-t-il eut conflit et violence ?

« Good, by God, We are Going to Bodie »

  Construite durant la ruée vers l'or en Californie, "Bodie" atteignit une population de 10.000 habitants en 1880 (deuxième ville de Californie à l’époque) avant d'être progressivement abandonnée. En 1876, on y découvrit un filon exploitable, le petit camp minier d’alors se changea rapidement en une ville champignon.

  Au total, la quantité d'or produite par Bodie a été évaluée à 34 millions de dollars.

  "Bodie" possédait deux banques, une fanfare, une voie de chemin de fer, une association de miniers et d'ouvriers, plusieurs journaux et une prison. Quand l’or coulait à flot, soixante-cinq salons ouvraient leurs portes sur la rue principale longue d'environ deux kilomètres. Les assassinats, les fusillades, les bagarres et les hold-ups étaient monnaie courante.

  Une légende dit qu'une petite fille, apprenant qu'elle et sa famille déménageaient pour Bodie, fit une nuit cette prière : « Au revoir Seigneur, nous allons à Bodie. » (11).

  En est-elle revenue et à quel prix ?

  Le prix, exprimé en un montant de référence est la traduction de la compensation qu'un opérateur est disposé à remettre à un autre en contrepartie de la cession d'un bien ou en service. Le prix mesure la valeur vénale d'une transaction. Dans le cas d’un prix unique (PRISUNIC), tout bien ou service a la même valeur, une sorte de juste prix, mot que certain pense vide de sens. Ce qui n’a pas de prix par contre, c’est ce que l’on estime n’avoir aucun prix, soit parce que sans valeur aucune, soit tout simplement parce qu’inestimable, comme la vie par exemple qui ne peut s’acheter ni se vendre.

  She as the choice : « To have or to be ? » (12)

Jean-Bernard Pouchous - 2012.

Bibliographie

-A-1-Philippe Lacoue-Labarthe, Mimesis des articulations, éd.  Aubier-Flammarion, 1975.

-A-2-Marquis de Sade, La philosophie du boudoir, éd 10-18, 1981.

-A-3-Georges Perec, Les Choses, éd. Julliard, 1965.

-B-1-Alfred Binet, Le Fétichisme dans l'amour. Etudes de psychologie expérimentale. Bibliothèque des actualités médicales et scientifiques, éd. Octave Doin, 1888.

-B-2-Jean-Bertrand Pontalis, « Présentation », in Nouvelle Revue de Psychanalyse n°2, Objets du fétichisme, éd. Gallimard, automne 1970.

-B-3-William Pietz, « Fecishism and Materialism: The Limits of Theory in Marx », in Fetishism as Cultural Discourse (éd. Emily Apter and William Pietz), Cornell University Press, 1991.

-B-4-Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, éd. Hachette Littérature, coll. Pluriel, 1987.

-B-5-Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, tome 7 : Le Temps retrouvé, éd. Flammarion, éd. Garnier, coll. Littérature, 1999.

-B-6-Anselm Jappe, Guy Debord, éd. Denoel. 2001.

-B-7- Gloses marginales aux Commentaires sur la société du spectacle de Guy Debord - postface de Giorgio Agamben à l'édition italienne de Guy Debord. Commentari sulla sodetà dello spettacolo e La societh dello spettacolo, éd. Sugarco. 1990.

-C-1-Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre X, L'Angoisse (1962-1963), éd. Le Seuil, 2004.

-C-2-Donald Woods Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, éd. Pavot. 1969.

-C-3-Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L'Envers de la psychanalyse (1969-1970), éd. Le Seuil, 1998.

-C-4-Jacques Lacan, « Radiophonie » in Scilicet 2/3, éd. Le Seuil, 1970.

-C-5-Emilie Notéris, Fétichisme postmoderne, éd. la Musardine, col. L’Attrape corps, 2010.

-C-6-Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, éd. Flammarion, 1991

01-A17- Adam Smith, « History of Astronomy », 1755, in W.P.D Wightman and J.C Bryce (eds), Adam Smith Essays on Philosophical Subjets, éd. Clarendon Press, 1981

-C-8-René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, éd. Grasset, 1951.

-C-9-René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio Essais, 1983.

-C-10- René Girard, Le Bouc émissaire, éd. Grasset, 1982.

-C-11- Dydia Delyser, Western Place, American Myths, éd. University of Nevada Press, 2003.

-C-12- Erich Fromm, trad. Théo Carlier, Avoir ou être : un choix dont dépend l'avenir de l'homme, éd. Laffont, coll. Réponses, 1978.

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