Désir d'enfant - N° 9 - 8 - 7 - 6

N°9-"4 Bébés Grotte", 1978, acrylique et huile sur toile, 4 x (75 x 40 cm.) + 4 x (37 x 40cm.)

« …Mais le bébé, il sait pas,

il sait pas à quel sein se vouer

pour lui, c’est la mère à boire…

Elle était bonne pour moi, ma mère

C’était une mère veilleuse.» Marc Favreau (1929-2005) (1).

 

N°9 -  Origine.

  Cette œuvre intitulée "4 bébés Grotte" est faite de 8 toiles peintes dont 4 portraits superposés séparant un même paysage. L’ensemble est divisé en 3 panneaux verticaux contigus. Les quatre portraits du panneau vertical central  représentent chacun  le portrait d’un nouveau-né. Les deux panneaux latéraux représentent la sortie du boyau d’accès à l’intérieur d’une grotte.

  Au loin, dans la perspective de l’image qui descend au centre du panneau du bas à  droite nous distinguons la couleur chaude de la lumière du jour.

  L’association d’image est explicite.

  Selon Axel Honneth (1949-…), socio-philosophe allemand contemporain,  il y aurait trois modes cardinaux de reconnaissance réciproque (2) : La reconnaissance amoureuse, la reconnaissance juridique et la reconnaissance culturelle. 

  La reconnaissance amoureuse: Il s’agit à travers cette forme primaire de reconnaissance de confirmer aux individus "en chair et en os" leur "capacité à être seul" dans la satisfaction de leurs besoins et l’assouvissement de leurs désirs. S’appuyant sur les travaux de Donald Winnicott (1896-1971) à propos du rapport originaire liant la mère au nourrisson, Honneth caractérise la reconnaissance amoureuse comme un équilibre constitutif de l’identité personnelle entre l’état de dépendance et l’autonomie de soi. L’amour au sens de rapports interpersonnels de proximité (liens familiaux, amicaux, amoureux) en est le vecteur privilégié et la "confiance en soi" - Erik Erikson (1902-1994), le rapport authentique à soi qu’elle dessine. Le pendant négatif à la reconnaissance amoureuse est constitué de l’ensemble des atteintes à l’intégrité psychophysiologique de l’individu (comme par exemple le viol ou la torture).

  La reconnaissance juridique à  la différence de la reconnaissance amoureuse, ne part pas de l’individu "en chair et en os", mais présuppose la perspective d’un "autrui généralisé" qui selon  George Herbert Mead (1863-1931) (3), existe sous la forme d’un sujet auquel est reconnue la capacité formelle et universelle de poser des jugements pratiques et de rendre compte de ses actes (Zurechnungsfähigkeit). La reconnaissance de la personne juridico-morale passe par le vecteur du droit  entendu comme réciprocité entre les droits et les devoirs (4). Le rapport positif à soi que vise la reconnaissance juridique (ou morale au sens strictement kantien du terme) est la dignité ou le "respect de soi" : le caractère "respectable" que je reconnais à autrui m’engage à agir respectueusement envers lui. Lorsque de telles attentes normatives ne sont pas comblées (dans le cas par exemple d’atteintes à l’intégrité personnelle ou de non-reconnaissance de droits à des groupes sociaux), des luttes pour la reconnaissance peuvent être enclenchées, qui visent à généraliser et à approfondir la sphère de la reconnaissance juridique. De telles luttes s’appuient sur le potentiel normatif que contient "in principio" le registre formaliste et universaliste du droit dans les sociétés modernes différenciées.

  La reconnaissance culturelle comme troisième mode de reconnaissance ne porte ni sur un individu concret, ni sur la personne juridico-morale abstraite, mais sur les sujets "à part entière" qui, à travers leurs propriétés et leurs trajectoires de vie singulière, forment la communauté éthique d’une société. Le vecteur par lequel transite la reconnaissance culturelle est le travail considéré comme la prestation ou la contribution qu’apportent les différents sujets qui la composent à la communauté éthique des valeurs.

  L’estime de soi résulte alors de la reconnaissance accordée à celles et ceux qui façonnent la société.

  Le déni de reconnaissance éprouvé dans des cas de blâme social et de stigmatisation peut déboucher sur des luttes pour la reconnaissance. Mais il faut alors que les conditions sociales à une lutte symbolique autour des valeurs aient été au préalable réunies.

Jean-Bernard Pouchous - 2007.

N°8-"8 Bébés Mer, 1978, acrylique et huile sur toile, 4 x (40 x 75 cm.) + 8 x (40 x 37cm.)

« Le "tout" c’est la nature » Spinoza.

 

N°8 - Emerger.

  L’œuvre intitulée "8 Bébés Mer" est composée de 12 toiles et divisée en 2 bandes images horizontales. Une bande image supérieure, est composée de 8 toiles  contiguëes, qui représentent chacune un portrait de nouveau-né. La bande image inférieure, composée de 4 toiles contiguës, représente une vague se jetant contre un rocher. Comme pour "4 bébés Grotte" et "8 Bébés Torrent", l’association d’image dans cette œuvre, est tout aussi explicite. La mer reçoit les eaux d’un torrent impétueux dont la source est cachée aux plus profonds des entrailles de notre terre-mère.

« Tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre. » Jean-Paul Sartre  (1905-1980) (1).

  Toutes les têtes de bébé ont été peintes à Philadelphie, Pennsylvanie, USA, puis ramenées roulées en France pour être associées aux peintures de paysage, peintes ultérieurement à Paris. Jean-Bernard Pouchous ne sait toujours pas pourquoi mais cette série de peinture franco-américaine lui est venue en lisant et relisant "Nadja" (1928) (2). En effet, cette lecture et celle de "L’Amour fou" (1937) (3), autre livre de Breton entrecoupait les séances de peintures des portraits de Bébés.

  En son temps, André Breton (1896-1966), a été le chantre et la plaque tournante du surréalisme, voilà un leader charismatique qui s’est passionné très tôt pour les idées de Freud, il en a été le laudateur  dans le milieu des arts et des lettres. Il avait la conviction qu’un lien profond unissait le monde réel et le monde sensible des rêves, et qu’il y avait une forme de continuité entre l’état de veille et l’état de sommeil. Dans l’esprit du poète, l’analogie entre le rêveur et le poète, présente par exemple dans "Les Paradis artificiels" (1860), chez Charles Baudelaire (1821-1867) (4), est dépassée. Il considère le surréalisme comme une recherche de l’union du réel et l’imaginaire : « Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue. »

« Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. » Définition de l’Encyclopédie Philosophique. D’autres définitions sont données par nos deux inséparables compères que sont André Breton (5) et Sarane Alexandrian (6), ce dernier étant l’auteur de "André Breton par lui-même" (7) et de "La Magie sexuelle, Bréviaire des sortilèges amoureux" (8) qui fait évidemment penser à la magie de Shéhérazade des "Mille et une nuits" persanes. Cet expert du surréalisme était d’ailleurs né à Bagdad, d’un père stomatologiste (médecine maxillo-faciale) du roi Fayçal 1er. d’Irak (1883-1933). En 1943,  à 16 ans, il participe à la résistance dans les maquis du Limousin où il est formé au non-conformisme "Dada" par "Der Dadasophe" , l’écrivain, photographe et plasticien Raoul Hausmann (1886-1971) (9) ce qui l’amène tout naturellement, en 1947, a rencontrer Breton et devenir le "théoricien n°2 du surréalisme".

  Surréalisme, la nuit (rêve et érotisme), réaliste le jour (art et travail), existentialiste le matin, à midi et le soir (réflexions et pensées). Tel fût mon K ! dans le sens du K de "Keepsake", un album orné de gravures, de dessins ou d’aquarelles, qu’on offrait en cadeau, en France, jadis,  à l’époque romantique. Breton  s’est bien gardé de tout travail quotidien alimentaire au cas par cas, allant jusqu’à défendre à ses amis les plus proches tel que Aragon et Desnos, de se commettre dans le journalisme : « La révélation du sens de sa propre vie ne s’obtient pas au prix du travail. (...) Rien ne sert d’être vivant, s’il faut qu’on travaille.»

  Tel ne fût pas le cas de Jean-Bernard Pouchous! Reste le cas du caca, que nous n’utiliserons qu’a des fins de critique d’art comme à propos d’un chef d’oeuvre qui serait un vrai "cacaboudin" ou ressemblerait à d’autres petites commissions. Que tout ceci,  nous semblent bien  vulgaires à l’écoute par rapport à d’autres expressions comme "zut! " ou "mince! ", que l’on se plait souvent à considérer comme des substituts bien plus distingués à toute cette merde que l’on subit à longueur de journée, "In caca véritas" (10).

  Depuis le cas Piero Manzoni (1933-1963) (11), artiste italien qui a conditionné le sien en boites de conserves industrielles en l’intitulant sur l’étiquette "Merda d'Artista" (MNAM Centre Georges Pompidou) et bien d’autres artistes inspirés des "ready-mades" (tout-fait) inventé par Marcel Duchamps (1887-1968) (12), nourrissent leurs sculptures en vue de leur faire couler un bronze comme le faisait en 1738 le "canard digérateur" inventé par le mécanicien français Jacques Vaucanson (1709-1782) (13). 

Jean-Bernard Pouchous - 2008.

N°7-"8 Bébés Torrent", 1977,  acrylique et huile sur toile, 8 x (75 x 40 cm.) + 8 x (37 x 40 cm.)

« On ne peut pas naître et avoir tété » Humour de bas-âge.

 

N°7 - Un torrent de bébés.

  Cette œuvre intitulée "8 Bébés Torrent", est composée de 16 toiles et divisée en 6 panneaux verticaux contigus. Les deux panneaux latéraux  et les 2 panneaux centraux sont un même paysage qui représente le flux d’un torrent qui s’ouvre vers nous dans un paysage de sous bois enneigé. Le deuxième et le cinquième panneau verticale sont des portraits représentent chacune  le visage d’un nouveau-né.

  L’association d’image dans cette œuvre, est très explicite. Limpide! C’est clair comme l’eau qui s’échappe de la source lumineuse au fond de la pénombre d’une caverne ou du lointain entre deux montagnes.

  Dans "8 Bébés Torrent" c’est l’hiver, la neige est tombée horizontale, L’eau du torrent miroite dans des tons bleus très froids tandis que le sous bois c’est enflammé de rouges, oranges et jaunes.

  Cette histoire d’eau suit son cour marquée d’encadrés blancs et d’entourés rouges, où allons-nous? Sommes-nous entraînés sur la mauvaise pente?

  Il y-a-t-il une impasse dans ce raisonnement, un problème insoluble et inévitable, une aporie ?

  Pourquoi regardons-nous l’amont, tournant le dos au cours naturel des choses ?

  Qui a-t-il en aval ?

Jean-Bernard Pouchous - 2008.

N°6-"Bébés Notre Dame", 1976, huile sur toile, 18 panneaux (296 x 324 cm.)

« Le courage croît en osant et la peur en hésitant. »  Pubilius Syrus, Poète latin (-85 à -43) (1).

 

N°6 - Elle s’amuse.

  En 1976, Jean-Bernard Pouchous a 27 ans et remonte à sa conscience le désir d’enfant, désir de procréer, curieux désir refoulé jusqu’alors. Seul à Paris, il profite de ses loisirs de célibataire pour visiter hors de la saison touristique, les monuments parisiens. Il visite sans bien s'en rendre compte ceux dédier à la mère, à la femme, à la fille, à la grande dame gothique celle de "La Sainte Chapelle" (1242-1248) (2), par Pierre de Montereau ou Pierre de Montreuil (1200-1266), dédier à la vierge par Louis IX de France plus connu sous le nom de Saint Louis (1214-1270) (3) et "Notre Dame de Paris" (1163-1363) (4), où, en attendant l’achèvement de la construction de la Sainte Chapelle Saint Louis, pieds nus, y dépose en 1329 la couronne d’épines du Christ.

« En Égypte ancienne, les jeunes filles vierges portaient des couronnes d’épines qui témoignaient de leur virginité. Cette pratique antique peut éclairer différemment le texte évangélique. Lorsque les soldats romains se moquèrent de Jésus-Christ en lui mettant une couronne d'épines sur la tête, c'était peut-être en raison de la virginité qu'il prétendait toujours détenir et qui pouvait nuire à son image de virilité » (5).

  La relique fut acquise par le roi contre la modique somme de 135.000 livres (soit environ 24.171.750 € au cours de l'or en avril 2009) auprès des banquiers vénitiens qui l’avait gagé pour garantir un emprunt  du dernier empereur latin de Constantinople Baudoin II de Courtenay (1217-1273) (6), qui en avait fait don à Saint Louis. Deux ans plus tard, en 1241, le roi de France poursuivit son ambition en se portant acquéreur du premier morceau de la Sainte Croix et de sept autres reliques dominicales, notamment le Saint Sang et la Pierre du Sépulcre. L'année suivante, ce sont des morceaux de la Sainte   Lance et de la Sainte Eponge qui furent ajoutées à la Sainte Collection.

  Le jeune artiste songe, réfléchi, fantasme, rêve…

  Ce polyptique intitulé "Bébés Notre Dame" représente le toit de la nef centrale, le clocher et les deux tours de la façade de la cathédrale de l’île Saint-Louis illuminés,  la nuit, sous un ciel  laqué de bleu de Prusse. Dans les dessous de Notre dame sont alignés en série des portraits de nourrissons. Ils expriment tous différents comportements stéréotypés de bébés, sur l’un des portraits est écrit mon numéro de téléphone de l’époque (on sait jamais !). Sous cet alignement de nouveau-nés, sur deux châssis formant un demi-cercle, sont représentés à la manière d’un parcourt à deux stations, un matelas et son sommier habillés de leur traditionnelle toile à rayures. Nous distinguons se détachant d’un fond blanc immaculé,  un téléphone posé au pied du lit. Le téléphone est violemment raturé de traits de mine de plomb, comme pour le soustraire à un éventuel fonctionnement, son cadran de chiffres et de lettres a été effacé.

  Drôle de mariologie, est-ce qu’aucun appel ne viendra jamais perturber ces apparitions de nativités, d’immaculée conception ?

Jean-Bernard Pouchous - 2007.

Bibliographie.

N°9-1- Marc Favreau, Presque tout Sol, éd. Alain Stanke, 1995.

N°9-2- Axel Honneth, La lutte pou la reconnaissance, éd. Le Cerf, collection Passages, 2000.

N°9-3- Georges -H Mead, Daniel Céfai, Louis Quéré, L'esprit, le soi et la société, éd. PUF, coll. Le lien social, 2006.

N°9-4- Eve François, Alia Aoun, Evelyn Bledniak, Histoire du droit et de la justice en France, éd. Prat, 2007.

N°8-1- Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, éd. Gallimard, coll. Folio, 1996.

N°8-2- André Breton, Nadja, éd. Gallimard, coll. Folio, 1973.

N°8-3- André Breton, L’Amour fou,  éd. Gallimard, coll. Folio, 1976.

N°8-4- Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels, éd. LGF, coll. Livre de Poche, 1972.

N°8-5- André Breton, Manifeste du surréalisme,  éd. Flammarion, coll. Folio Essais, 1973.

N°8-6- Sarane Alexandrian, L’Art surréaliste, éd. Fernand Hazan, 1969.

N°8-7- Sarane Alexandrian, André Breton par lui-même, éd. Seuil, 1971.

N°8-8- Sarane Alexandrian, La Magie sexuelle, Bréviaire des sortilèges amoureux, éd. La Musardine, coll. L’Attrape-corps, 2000.

N°8-9- Raoul Hausmann, Sensorialité excentrique, éd. Allia, 2005.

N°8-10- Josh Richman, Anish Sheth, Tébo, trad. Alice Marchand, In caca véritas, éd. Glénat, 2008.

N°8-11-Piero Manzoni, Contre rien, éd. Allia, 2002.

N°8-12-Marcel Duchamp, Philippe Collin, Marcel Duchamp parle des ready-made à Philippe Collin, éd. L' Echoppe, coll. Envois, 1999.

N°8-13-Jean-Claude Heudin, Les créatures artificielles : Des automates aux mondes virtuels, éd. Odile Jacob, coll. Sciences, 2008.

N°6-1- E. Souesme, Pensées de Pubilius Syrus, et distiques de Caton, éd. Imprimerie de E. Grimont, 1870.

N°6-2- Jean-Michel Leniaud, Françoise Perrot, La Sainte Chapelle, C. M. N., Monographies, 2007.

N°6-3- Jacques Le Golf, Saint Louis, Collection Bibliothèque des histoires, éd. Gallimard, 1996.

N°6-4- Alain Erlande-Brandenburg, Notre-Dame de Paris, éd. Jean-Paul Gisserot, coll. Patrimoine culturel, 2001.

N°6-5- Miguel Mennig, Dictionnaire des symboles, éd. Eyrolles, 2005.

N°6-6- Jacques Heers, Chute et mort de Constantinople (1204-1453),  éd. Lib. Académique Perrin, coll. Tempus, 2007.

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now