NUE - N° 6 - 5 - 4 - 3 - 2 - 1

N°6-"Un savon", 2003, acrylique sur toile, 130 x 97 cm.

« Les Amoureux Trahis.

Moi j’avais une lampe

et toi la lumière

Qui a vendu la mèche? »  Jacques Prévert (1900-1977) (1).

 

N°6 - Le culte du corps.

  La peinture intitulée "Un Savon" prend son inspiration dans une certaine apologie de l’érotisme.

  A la fin du XX e. siècle, l’érotisme est à la mode, au moins dans le langage et les images.

  Bien des cultures ont vu en lui, le signe du sacré, son inscription dans le monde profane, l’incarnation véritable du Verbe. La société de consommation n’en demande pas tant, mais elle y croit aussi, à sa manière. D’où cette sacralisation de l’apparence physique qui a envahi l’Occident.    

  Après l’avoir si longtemps tenu pour vil, on exalte le corps, on crée de nouveaux cultes: de la vitalité, la sportivité, la juvénilité et la féminité, condensées désormais dans cette idole de l’érotisme publicitaire et touristique, la jeune fille éclatante, Aphrodite radieuse, invulnérable au temps, et dont la vie n’est plus, de Paris à Papeete et de Rome à Bangkok, qu’un orgasme ambulant (2).

  Pourtant, en dépit du libéralisme affiché, la verdeur du langage, les seins nus et l’érotisme à la page, l’exhibitionnisme des magazines, qui multiplient les sondages sexuels, il n’est pas sûr que nous ayons beaucoup changé. Nos comportements hygiénistes de nos contemporains ne nous a pas encore suffisamment savonné la planche où nous nous tenons en équilibre comme sur un plongeoir au-dessus d’une piscine d’immoralité. Notre société, qui se veut permissive, demeure étrangère au véritable érotisme, qui n’est pas un manuel de recettes pour s’amuser en société : « C’est une conception du destin de l’homme, une jauge, un canon, un code, un cérémonial, un art, une école», 1967, Emmanuelle Arsan, née Marayat Bibidh (1932-…), de nom d'épouse Marayat Rollet-Andriane, auteur du célèbre "Emmanuelle" (3). Cet art d’aimer implique un humanisme, un refus de s’abîmer dans la nuit de la chair et l’anonymat des organes. Au mot de l’écrivain et poète Bernard Noël (1930-1992) (4) « nous travaillons à rendre l’esprit tout entier érogène » on peut ajouter, dans l’esprit du surréalisme : « La Beauté sera érotique, ou ne sera pas.»

« Quand je me sais photographié, je me transforme en image... » Roland Barthes (5).

Jean-Bernard Pouchous - 2007.

N°5-"Douche Froide", 2003, acrylique sur toile, 130 x 97 cm.

« Rien de ce qui est fini n’est jamais complètement achevé tant que tout ce qui est commencé n’est pas totalement terminé. » Pierre Dac.

 

N°5 - Hétaïre.

  Dans une galerie d’art, si l’éclairage est suffisant, le spectateur qui a une bonne vue ou des lunettes fait le tour des cimaises, à une certaine distance des œuvres, en général quand ils s’arrêtent c’est pour voir de plus prêt un tableau qui a attiré son regard. Imaginons que nous exposions sur les cimaises d’une galerie traditionnelle, cette peinture intitulée "Douche Froide" mesurant une taille moyenne de 130 x 97 cm. appelé un 60 Figure dans le jargon artistique, et sachant que plus les tableaux seront grands, plus il faudra de recul, et que plus la galerie sera petite et plus les œuvres exposées devront être  petites, que faisons nous dans le cas d’oeuvres moyennes et de galeries moyennes.? C'est la taille des œuvres et des galeries et non leurs qualités artistiques intrinsèques et valeur culturelle qui est ici questionnée. Nous nous apercevrons rapidement que pour un galiériste qui a l’oeil, comme pour un  ophtalmologue ou un opticien, le "pouvoir de résolution" d’un système optique désigne sa capacité à distinguer des détails fins. Il est défini comme la distance angulaire minimale entre deux éléments d’un objet qui permet d’en obtenir deux images séparées; on dit alors que l’objet est "résolu". Le pouvoir de résolution de l’œil est d’environ une minute d’arc, soit environ 100 km. sur la surface de la lune vue de la terre ou plus à notre échelle un détail de 1 millimètre pour un objet ou une image située à 3 m de distance. C’est le cas dans cette représentation de nu où tous des détails d’un millimètre de surface, sont très visibles si vous regardez ce tableau à une distance physique de trois mètres dans une galerie. Il est bon de se rappeler que dans un livre vous ne regardez que des reproductions photographiques imprimées souvent dans un format inférieur au A4. En conditions réelles les choses sont bien différentes. Pour ceux qui veulent restés dans la lune, les télescopes de classe 10 mètres comme le "Very Large Télescope au Chili" atteignent un pouvoir de résolution de 0,1 seconde d’arc, soit 600 fois mieux, environ 200 mètres sur la surface de notre satellite naturel (1).

 « J’espère que vous y voyez plus claire ? »

  Quand vous peignez à la peinture à l’eau, comme c’est le cas actuellement de Pouchous, un modèle vivant féminin quasiment nue, sous la douche, vous créez une certaine  promiscuité avec cette personne et vous risquez dans ce cas précis, que cette créature éclabousse par inadvertance votre palette et que ça dégouline de partout. Mais plus sérieusement, si vous êtes comme la plus part des artistes, un introverti qui craint un trop plein de stimuli sensoriels, pour sauver la face, vous  feindrez l’audace en compensation de votre gêne bien naturelle.

« La pudeur est le parfum de la volupté ; la satiété est l’arôme du dégoût. Et la pudeur accroît la volupté, comme la satiété l’écœure. » André Suarès (1868-1948) (2).

  Chez les Grecs anciens, le riche citoyen faisait représenter son Hétaïre par les peintres et les sculpteurs de la cité. L’Hétaïre est de naissance citoyenne et devient concubine, elle fait ainsi la transition entre la catégorie des épouses et le reste et surtout sa condition humaine de l’hetaïra se démarque des deux autres catégories de femmes que peut posséder un citoyen grec parce qu’elle doit être séduite pour accorder ses faveurs. Contrairement aux autres, elles ne se contentent pas d’offrir des services sexuels ou procréatifs et leurs prestations ne sont pas ponctuelles, de manière littérale hetaíra signifie "compagne". Elles possèdent généralement une éducation soignée et sont capables de prendre part à des conversations entre gens cultivés, même si ce point est sujet à débat parmi les historiens. Seules entre toutes les femmes de Grèce, Spartiates exceptées, elles sont indépendantes et peuvent gérer leurs biens. Cette espèce de concubine reçoit des cadeaux et des dons de ses compagnons (hetairoi) et de ses amis (philoi), qui assurent son entretien. Aspasie et Phryné sont les plus connues. Le pseudo-Démosthène proclame au IVe. siècle av. J.C. devant les citoyens assemblés en tribunal : « nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu’elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de notre intérieur.» (3).  Si la réalité est sans doute moins caricaturale, il n’en reste pas moins que les Grecs n’éprouvent pas de scrupule moral au recours courant à des prostituées. Nous connaissons les noms d’un certain nombre de ces hétaïres. À l’époque classique, il y a ainsi Théodoté, compagne d’Alcibiade (-450 à -404) (4), avec qui Socrate dialogue dans les "Mémorables" (5) ; ou encore Nééra, sujet d’un célèbre discours du pseudo-Démosthène ; Léontion, compagne d’Epicure (-342 à -270) (6) et philosophe elle-même. À l’époque hellénistique, on peut citer Pythonikè, maîtresse d’Harpale, trésorier d’Alexandre le Grand (-356 à -323) (7), ou encore Thaïs, maîtresse d’Alexandre lui-même et après lui de Ptolémée 1er. (-367 à -283) (8) diadoque (successeur), satrape (gouverneur d'une division administrative de l’Empire Perse et pharaon d’Egypte). La tradition veut que ce fût elle qui, à l'issue d'une nuit orgiaque, mit dans la main d'Alexandre la torche qui allait embraser Persépolis en -330. Certaines de ces hétaïres sont très riches. Ainsi  Théodoté entourée d’esclaves, richement vêtue, logeait dans une maison de grande allure, nous dit le philosophe grec Xénophon (-426 à -355). Certaines se distinguent par leurs dépenses extravagantes comme Rhodopis, courtisane égyptienne affranchie par le frère de la poétesse Sappho (VII e. s. av. J.-C.) (9) de Lesbos. Celle-ci se serait distinguée en faisant bâtir une pyramide.

  Hérodote (-484 à -425) (10), le "père de l’Histoire" ne croit pas à cette anecdote, mais décrit une inscription très coûteuse qu’elle finance à Delphes. Les tarifs des courtisanes varient beaucoup, mais sont substantiellement plus élevés que ceux des prostituées communes, nous apprenons par une "Comédie Nouvelle" qu’ils varient de 20 à 60 mines pour un nombre de jours indéterminés. L’auteur comique grec Ménandre (fin du IVe. s. av. J.-C.) (11) mentionne même une courtisane gagnant trois mines par jour soit davantage, précise-t-il, que dix pórnai (prostituées) réunies. S’il faut en croire Aulu-Gele (v. 115/120-180), celui-ci précise que les courtisanes de l’époque classique vont jusqu’à demander 10.000 drachmes pour une nuit.

  Si l’érotisme, est une activité essentiellement esthétique, c’est dans l’art qu’il doit trouver son lieu d’élection ou, du moins, ses représentations les plus significatives.  On pourrait même se demander s’il n’est pas une invention de l’art, dans la mesure où les débuts de l’un coïncideraient avec ceux de l’autre.

Jean-Bernard Pouchous - 2009.

 

N°4-"Etoiles", 2003, acrylique sur toile, 81 x 65 cm.

N°3"Carte", 2003, acrylique sur toile, 81 x 65 cm.

« Un papillon volage près d’une pie passa, mais la pie fut fort sage et n’happa pas l’appât. Quel bel appât que la pie n’happa pas ! » ?

 

N°4 - 2 - Séduction.

  Les peintures intitulées "Etoile" et "Carte" représentent chacune un type d’érotisme original. La nudité des modèles faisant apparaître des appâts sexuels différents, ces représentations attireront des regards mâles particuliers et malgré les sourires aguichants de ces jeunes femmes, le passage à l’acte sera rendu impossible car elles ne sont que peinture sur toile. L’érotisme s’oppose cependant à la brutalité du désir, ou du moins la déguise. Le philosophe Alain (1868-1951) (1) écrit à propos de la danse amoureuse qu’il est bon que « l’animal ne se montre pas trop, et enfin qu’il s’humanise ». L’érotisme manifeste à la fois la proximité de la frénésie et la capacité de la retenir. Il est sublimation, non pas tant cependant pour nous détourner de la sexualité que pour la purifier de tout ennui.

   L’érotisme, serait la sexualité devenue art et rythme. On aurait donc raison de le distinguer de la pornographie, qui est une forme de négation du désir et de la personnalité de l’autre. L’obscène participe du réalisme. Il présente la chair, ou l’acte, dans toute sa matérialité. Il nie le féminin, qui n’existe que dans le retrait. Il y a cependant bien au fond du jeu érotique l’horizon de la chair. Il n’habille l’autre de pureté que pour mieux l’en dépouiller. Le penseur Emmanuel Lévinas (1906-1995) (2) écrit que « le beau de l’art invertit la beauté du visage féminin » en le privant de sa profondeur et de son trouble charnel, en faisant de la beauté, une forme recouvrant la matière indifférente du tableau ou de la statue. Le mot "invertit" fait, peut-être, allusion à l’amour platonicien, qui concerne le plus souvent de jeunes garçons. Il vise à s’élever par sublimation de la beauté du corps à celle de l’âme et des Idées. Mais dans la nudité érotique « le visage s’émousse » et « se prolonge, avec ambiguïté, en animalité ». L’ambiguïté de la beauté serait celle du visage lui-même, qui à la fois appelle le respect et est offert à la profanation.

  L’irrespect suppose le visage (3).

Jean-Bernard Pouchous - 2006.

N°2-"Bob", 2003, acrylique sur toile,  92 x 73  cm.

N°1-"Jet", 2003, acrylique sur toile,  92 x 73  cm.

« Beau Bob boude belle babette. »  Virelangue ou tongue-twister ou trompe-oreille de Laurent Gaulet (1).

 

N°2 - 1 - Pub.

  Les deux nues sur fond bleu, intitulés "Bob" et "Jet" représentent encore deux nouvelles formes de spectacle érotique. A âge sexuel comparable les corps sont encore très différents dégageant un érotisme plus ludique bien que les sourires soient tout aussi suggestifs.

  Après l’exposition au palladium des plus belles représentations de modèles de nus artistiques connus, les commerciaux de l’image photographique, se croyant, à tort, autorisés par les artistes à s’emparer de l’image de l’érotisme des femmes, ont acheté à crédit les corps complaisants de leurs propres femmes, de leurs mères et de leurs filles, de leurs maîtresses, de leurs prostituées et toutes leurs aïeules pour les vendre à perte dans les endroits les plus invraisemblables.

« En utilisant le nu, les publicitaires mobilisent un champ de valeurs extrêmement vaste où se mêlent esthétique, sexualité, fantasme, identité, normes et messages mercantiles. À travers leur discours, verbal ou iconographique, ils déclenchent des associations, des comportements qui remettent en cause les repères établis, repères entre espace public et espace privé, entre intimité et “extimité”, entre soi et l’Autre. Il serait cependant excessif de croire que le souffle publicitaire balaye tout sur son passage. Les publicitaires sont eux-mêmes déterminés par ce dont ils prétendent s’affranchir, par exemple le vieux fond chrétien... qui resurgit sous forme d’images archétypales louvoyant entre paradis et enfer, et ce malgré la production en série et les efforts réalisés par les publicitaires pour nous surprendre encore et toujours. En définitive, si, par le biais du nu, la publicité puise inlassablement dans les travers de la société, si elle fouille dans ses replis pour mieux nous émouvoir, nous choquer ou nous faire rire, elle donne d’abord à lire notre rapport au corps et au nu, à l’intimité et à la sexualité, au réel et à l’imaginaire. Elle propose un raccourci commode de nos fantasmes et de nos désirs à travers une lecture de la nudité. » Francine Barthe-Deloizy dans  "Géographie de la nudité, Être nu quelque part" (2).

  Ne faisons pas trop de "pub" pour ce qui n’est que de la "com".

Jean-Bernard Pouchous - 2005.

Bibliographie

N°6-1- Prévert, Oeuvres complètes, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléïade, 1992.

N°6-2- Pierre-Marc de Biasi, Histoire de l’érotisme, éd. Gallimard, coll. Découvertes, 2007.

N°6-3- Emmanuelle Arsan, Emmanuelle - t. 1 - La leçon d’homme - t. 2 - L’antivierge, éd. La Musardine, coll. Lectures amoureuses de Jacques Pauvert, 1999.

N°6-4- Bernard Noël, Les premiers mots, éd. Flammarion, 2003.

N°6-5- Roland Barthes, La Chambre claire : Note sur la photographie, éd. Gallimard, coll. Cahiers du cinéma, 1980.

N°5-1- Yaël Nazé, Histoire du téléscope : La contemplation de l'univers des premiers instruments aux actuelles machines célestes, éd. Vuibert, coll. Culture scientifique, 2009.

N°5-2- André Suarès, Voici l’homme, éd. Albin Michel, 1948.

N°5-3- Jules Girad, Un procès de corruption chez les Athéniens. Démosthènes dans l’affaire d’Harpale, éd. Imprimerie de P. A. Bourdier, 1862.

N°5-4- Jacqueline de Romilly, Alcibiade: Ou les dangers de l’ambition, éd. Tallandier, coll. Texto, 2008.

N°5-5- Xénophon, trad. E. Hamel, Dits mémorables de Socrate - livre 4e - avec notes en français, éd. Delsol, Pradel et Cie, 1841.

N°5-6- Epicure, traduction Octave Hamelin, Epicure, éd. Fernand Nathan, coll. Les intégrales de Philo, 2009.

N°5-7- Pseudo-Callisthène, Aline Tallet-Bonvalot, Le roman d'Alexandre, éd. Flammarion, coll. Garnier  Littérature étrangère, 1993.

N°5-8- Pierre Cabanes, Le Monde Hellenistique ; De La Mort D'Alexandre A La Paix D'Apamee, éd. Point, coll. Histoire, 1995.

N°5-9- Sapphô, trad. Yves Battistini, Odes et fragments, éd. Gallimard, coll. Bilingue Poésie, 2005.

N°5-10- Hérodote, Ph.-E. Legrand, Histoires, éd. Belles Lettres, coll. Cuf Grecque, 2003.

N°5-11- Alain Blanchard, Ménandre – Théâtre, éd. Classiques de poche, 2000.

N°4-1- Alain, Lecteur des philosophes - De Platon à Marx, éd. Dunnod, 1997.

N°4-2- Emmanuel Lévinas, Totalité et infini: essai sur l’extériorité, éd. LGF, coll. Livre de poche, 1990.

N°4-3- Michel Foucault, Ceci n'est pas une pipe : Sur Magritte, éd. Fata Morgana, 1973.

N°2-1- Laurent Gaulet, Le Livre vache, éd. City, 2005.

N°2-2 - Francine Barthe-Deloizy, Géographie de la nudité - Être nu quelque part, éd. Bréal, coll. D’autre part, 2003.

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now