BÊTE - N° 2 - 1

N°2-"Bernard l’ermite", 1982, acrylique sur toile, 162 x 195 cm.

« Dès l’enfance, les hommes ont inscrit, dans leur nature, à la fois une tendance à présenter - et l’homme se différencie des autres animaux parce qu’il est particulièrement enclin à représenter et qu’il a recours à la représentation dans ses premiers apprentissages - et une tendance à trouver du plaisir aux représentations. Nous en avons une preuve dans l’expérience pratique : nous avons plaisir à regarder les images les plus soignées des choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, par exemple les formes d’animaux parfaitement  ignobles ou de cadavres. »  Aristote dans  "Poétique", IV, 1448 b (1).

 

N°2 - Solitude.

  Un Bernard-l’ermite parcourt le littoral atlantique. C’est une sorte de crabe, un crustacé fossoyeur des sables. Il naît l’abdomen  sans carapace, aussi squatte-t-il au fur et à mesure de sa croissance les coquillages abandonnés par de défunts gastéropodes. Dès qu’il se trouve un peu à l’étroit dans sa coquille, il en cherche une nouvelle à sa taille. La bête y love alors rapidement ses organes vitaux, les protégeant ainsi de tous les prédateurs qui écument la plage alentour.  Voyant cela, on peut se dire qu’habiter ici où errer là, c’est possible! Pourtant, porter un abri comme un sac à dos,  comme un véhicule le ferait d’une maison, un genre de camping car ? Et en changer régulièrement ? Ha non ! Pour Jean-Bernard Pouchous  ce n’est pas acceptable ! Un lieu de vie doit  abriter et fixer son occupant! Il doit s’agir plutôt d’une armure qui protège le pagure en mouvement. D’ailleurs quand cette créature a peur elle s’immobilise, ne donnant à voir qu’une coquille pareille à toutes celles refoulées incessamment par le va et vient des marées qui dans un éternel recommencement les transforment en grains de sable. Pour un peintre, comme Pouchous, sédentaire, tel l’ermite Bernard, l’atelier est un lieu vital, pour y protéger son travail d’orfèvre solitaire. C’est une sorte de refuge, un laboratoire à prototype, la caverne rupestre primitive, voir même tout à la fois, un bunker dont les meurtrières permettent de parfaitement observer ce qui se passe à l’extérieur. Cet habitacle doit avoir assez de profondeur de champs intérieure pour offrir à l’artiste un certain recul sur ses rapts d’image. Cela se mesure avec des antennes tactiles, des pinceaux visuels. La métaphore parabolique est que son ange gardien l’amuse et lui permette, par une musique appropriée à sa créativité, que tout baigne, dans l’eau salée originelle des ressacs océaniques (sens figuré) sans perdre de vue un arrière plan scopophilique (l’artiste s’empare de l’autre comme objet de plaisir qu’il soumet à son regard contrôlant).

  Pour mémoire : en 1981-82, Jean-Bernard Pouchous  s’efforçais de remettre en liberté les animaux que figurait le peintre Gilles Aillaud (1928-2005) (2). Il ne supportais pas que dans les oeuvres de son aîné soit enfermé avec talent un animal non-domestique derrière les barreaux d’un zoo. Pouchous avais même pensé faire un film en montrant parallèlement, l’enfermement des animaux sauvages chez Aillaud et la prise du pouvoir des animaux chez George Orwell (1903-1950) (3), tout cela dans le brouhaha incompréhensible de mammifères débridés. Mais c’était avant la chute du mur et personne n’aurait misé un rouble ou un dollar sur ce genre d’initiative audiovisuelle, d’autant plus que tout le monde se demandait à l’époque, ce que pouvait bien cacher ce fameux rideau de fer tant décrié de part et d’autre. Finalement l'artiste est resté dans sa coquille, pour peindre dans sa tour d’ivoire. Jean-Bernard Pouchous  c'est représenté, mélancolique dans son port fortifié devant le souffle constant de l’immense océan. L’ardeur d’un couché de soleil estival éclaire l’évolution patiente et silencieuse d’un monumental petit Bernard-l’hermite. 

Jean-Bernard Pouchous - 2007.

N°1-"Algues", 1982, acrylique sur toile, biptyque (101 x 126 cm.) + (101 x 101 cm.)

« Matisse est un peintre d’algues tout juste bon à favoriser la digestion des bourgeois.»  Salvador Dali.

 

N°1 - Astrobiologie.

  Jean-Bernard Pouchous avait  réalisé ces peintures intitulées "Algues" un peu comme des maquettes en vue de la réalisation de vitraux monumentaux pour un lieu imaginable à éclairer en lumière du jour, proche de l’océan (1).

  L’idée plastique pour l’architecture, était de passer de l’infiniment petite à l’infiniment grand, du microscopique au télescopique et d’ainsi faire d’un détail bien cadré un l’ensemble cohérent pour l’architecture d’un vitrail, en utilisant la prise de vue en gros plan d’algue comme point de départ vers la réalisation de type hyperréaliste par grossissement  appliqué à la technique du vitrail.

  Le cadriage géométrique sur les peintures, représente les fers raidisseurs des panneaux qui  tiendront les grandes surfaces de verre découpées, émaillées (peinture, cuisson, sablage,…) et  serties dans les plombs en H. L'artiste avait choisi ces algues pour la force de leurs couleurs  brillantes proche de la soie ou de certaine viscose  de couleurs vives quand elles sont éclairées de l’intérieur.

  Pouchous imaginait que de jour ce vitrail éclairerait étrangement l’intérieur d’un grand bâtiment dédié à l’océan.

  Les algues sont des êtres vivants capables de photosynthèse dont le cycle de vie se déroule généralement en milieu aquatique. Elles constituent une part très importante de la biodiversité, et une des bases des réseaux trophiques des milieux aquatiques d’eaux douces, saumâtres et marines. Les algues ne constituent pas un groupe évolutif unique, mais désignent toute une série d’organismes pouvant appartenir à des groupes phylogénétiques très différents. L’étude des algues s’appelle la phycologie (2).

  Ici nous avons affaire à un groupe d’algues marines appelé algues rouges ou Rhodophytes  le plus souvent fixées sur des rochers, des coquillages ou d’autres algues (3). Elles sont caractérisées par une composition pigmentaire avec un seul type de chlorophylle, la chlorophylle a, pour intercepter l’énergie lumineuse, première étape dans la conversion de cette énergie en énergie chimique. On y trouve des caroténoïdes qui sont des pigments plutôt oranges et jaunes répandus chez de très nombreux organismes vivants. Ils sont synthétisés par toutes les algues, toutes les plantes vertes et par de nombreux champignons et bactéries.  Ils sont absorbés par les animaux dans leur nourriture et les phycobiliprotéines qui sont les pigments hydrosolubles de la photosynthèse (4).

  Sur le littoral breton les goémoniers (personnes pratiquant la récolte des algues rouges à basse mer) cueillent (sous le nom commun de petit goémon) le varech ou goémon (du breton gouesmon). Le genre d’algue rouge appelée "Chondrus" contient 12 espèces décrites, parmi lesquelles "Chondrus crispus" est très utilisé en agroalimentaire, pour la production de gélifiants présents dans les flans, crèmes glacées, dentifrices... industriels. En effet, la paroi pectocellulosique des algues rouges est de composition complexe. Elle contient de la cellulose dans sa partie interne ; mais également d’autres polysaccharides source d’Agar-agar, gélifiant  naturel à usages culinaires et  microbiologique,  et de "carraghénanes" dans sa partie externe, qui est un stabilisants industriels, présents dans les dentifrices, l’alimentation, les peintures... Certaines algues rouges sont très résistantes à des conditions extrêmes et sont donc des organismes "extrémophile" pouvant se développer là où les conditions de vie normales sont mortelles pour la plupart des autres organismes.

  L’apparition de la vie a peut-être eu lieu dans un environnement extrême. L’atmosphère primitive de l’époque, sans oxygène et sans ozone, laissait passer les UV du soleil ne pouvait qu’entraîner la formation de réactions chimiques toxiques pour les cellules (5).

  Ces organismes originaux illustrent  les capacités étonnantes d’adaptation de la vie, ce qui crédibilise l’idée  de certain visionnaire optimiste qui croient à des formes de vie semblables possibles sur des planètes en apparence non viables.

Jean-Bernard Pouchous - 2008.

Bibliographie.

N°2--1- Aristote, M. Magnien, Aristote – Poétique, éd. Le Livre de Poche, 1990.

N°2-2- Jean Jourdeuil, Un théâtre du regard : Gille Aillaud - le refus du pathos, éd. Christian Bourgeois, 2002.

N°2-3- George Orwell, traduction Jean Quéral, Animal Farmer, éd. Gallimard, coll. Folio bilingue, 1994.

N°1-1- François Lagier, Jean-Paul Deremble, Paul-Louis Rinuy, François Bousquet, Lumières contemporaines : Vitraux du XXI e. siècle et architecture sacrée, éd. Gaud, coll. VER LUM, 2005.

N°1-2- Jacqueline Cabioc'h, J.-Y. Floc'h, Alain Le Toquin, Charles François Boudouresque, Guide des algues des mers d'Europe, éd. Delachaux et Niestlé, coll. Les guides du naturaliste, 2006.

N°1-3- R. Perez, Ces algues qui nous entourent: Conception actuelle, rôle dans la biosphère, utilisations, culture, éd. Ifremer, coll. Ou9602, 1997.

N°1-4- André Brack, Paul Mathis, La chimie du vivant: de la protéine à la photosynthèse, éd. Le Pommier, coll. Quatre à quatre, 2000.

N°1-5- Erwin Schrödinger, Qu'est-ce que la vie ?, éd. Seuil, coll. Points Sciences, 1993.

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