Composition - N°1 

N°1- "Eros et Thanatos", 1992, acrylique sur toile, 3 x (100 x 81 cm.)

« Le marchand de sable ne fait pas fortune dans le désert. » Faux proverbe bantous (1).

 

N°1 - A l’origine j’habitais loin de la réalité.

  En 1992, Jean-Bernard Pouchous peint ce triptyque intitulée "Eros et Thanatos", à Marvelise, un petit village du Doubs où il avait son atelier à l’époque. Le tableau représente quatre nues à la peau gorgée de soleil comme si  l'artiste avait peint des oranges bien mûres comme celles dont nous buvons, l’été,  à plus soif  le jus savoureux. Les carnations sont peintes de couleurs orange, ocre et or sur fond d’aplats verts turquoise et bleus phthalocyanine. Le cadrage se focalise sur la poitrine, le bassin et les bras de chacune des jeunes femmes anonymes alignées en guirlande. La toile du centre est tournée à 180° et peinte dans sa moitié supérieure centrale d’un masque Fang du Gabon en Afrique centrale. Sous la largeur supérieure du triptyque j’ai écrit en jaune de Naples "à l’origine j’habitais loin de la réalité". Dans la moitié inférieure du tableau de gauche le peintre a écrit couleur sang sur un brouillon d’écriture blanche "Eros" et sur la moitié inférieure du tableau de droite ”Thanatos”.

  Ce sont des noms mythologiques, Éros est le dieu de l’Amour et Thanatos est la personnification de la Mort (2). Selon Hésiode dans la Théogonie (3), Éros constitue, avec Chaos et Gaïa, une des trois divinités primordiales. C’est le seul des trois qui n’engendre pas, mais qui permet à Chaos et Gaïa de le faire. Il est beau, immortel, “dompte l’intelligence et la sagesse”. Toujours selon Hésiode, Thanatos est le fils de Nyx (la nuit), qui l’avait conçu sans le secours d’aucun autre dieu, il est l’ennemi implacable du genre humain, odieux même aux Immortels, il a fixé son séjour dans le Tatare.  Homère en fait le vrai jumeau  d’Hypnos la personnification du Sommeil, d’autres poètes le situe devant la porte des Enfers, où Héracles l’enchaîna avec des liens de diamant, lorsqu’il vint délivrer Alceste. Thanatos avait un cœur de fer et des entrailles d’airain, il apparaît sur les sculptures anciennes avec un visage défait et amaigri, les yeux fermés, couverts d’un voile, et tenants, comme le Temps, une faux à la main. Cet attribut semble signifier que la vie est moissonnée comme le blé. Les sculpteurs et les peintres ont plus souvent représenté Thanatos sous la forme d’un squelette tenant cette faux de la mort à la main et se sont plu à lui donner les traits les plus hideux. Les attributs communs à Thanatos et à la Nuit sont les ailes et le flambeau renversé que l’on distingue souvent sur les deux piles des porches de certain cimetière. Les mots "Éros" et "Thanatos", personnification de l’amour et de la mort, ont connu une grande fortune. On retrouve ces deux noms ainsi en psychanalyse, Sigmund Freud nommant Thanatos la pulsion de mort qui, selon lui, habite chaque être humain et Éros la pulsion de vie qui, selon lui, habite chaque être humain. Il l’oppose à la pulsion de mort, ou pulsion de destruction. Il est courant aujourd’hui de nommer cette pulsion de mort  Thanatos, mais il ne s’agit pas d’un terme freudien à proprement parler. Ces deux pulsions fondamentales ne peuvent être pensées séparément qu’en métapsychologie (Freud disait d’elles qu’elles étaient sa mythologie) : en clinique, elles œuvrent toujours ensemble, en une sorte d’amalgame, et sont indissociables. Le principe de réalité désigne la capacité d’ajourner la satisfaction pulsionnelle. Respecter le principe de réalité consiste à prendre en compte les exigences du monde réel, et les conséquences de ses actes. Le principe de réalité désigne avant tout la possibilité de s’extraire de l’hallucination, du rêve, dans lesquels triomphe le principe de plaisir et d’admettre l’existence d’une réalité, insatisfaisante. Le principe de réalité ne remplace pourtant pas le principe de plaisir, mais en est la continuité. Il y aura toujours recherche du plaisir, le désir cherchera toujours à obtenir au plus vite gain de cause. Plus encore, le principe de réalité ne s’affirme pas une fois pour toutes. Par exemple, le sommeil est compris comme nécessité quotidienne de se livrer plusieurs heures au principe de plaisir.

  Le  principe de réalité se voit construit alors que le sujet a besoin d’emmagasiner l’énergie pulsionnelle (4). La modification du principe de plaisir en principe de réalité lie la pulsion, la fait passer d’énergie libre à énergie liée. Ce besoin d’entreposer la libido proviendrait de la mise en œuvres de l’attention, de la conscience, de la mémoire, qui supposent une dépense pulsionnelle élevée, et représentent donc la première forme de sublimation. L’individu ne se reproduit pas parce qu’il est mortel, il est mortel afin que la vie puisse se renouveler.

  Simone de Beauvoir (1908-1986), dans le "Deuxième Sexe" (5), a souligné à quel point, dans le cas des mammifères, la sexualité prend un sens différent pour le mâle et la femelle. Chez cette dernière, « (...) l’individualité n’est pas revendiquée : la femelle s’abdique au profit de l’espèce qui réclame cette abdication.».

  Aussi, le mâle aurait surtout à jouer le rôle du tentateur, voire de l’agresseur, à manifester sa puissance vitale par un luxe gratuit et magnifique. La coquetterie, qui consiste à fuir ce que l’on sollicite, à se refuser et à se donner, serait l’expression de l’appréhension de la femelle, qui vit l’enfantement dans sa chair, s’y aliène.

  Le libertinage voisine dangereusement aussi avec le machisme.

  Simone de Beauvoir notait en effet que le mâle mammifère se détache de la femelle au moment même où il la féconde. Ainsi « le mâle au moment où il dépasse son individualité s’y enferme à nouveau ». Il est vrai que la contraception et la libéralisation des mœurs permettent également à la femme cette forme de jeu érotique. L’érotisme s’oppose cependant à la brutalité du désir, ou du moins la déguise. Le philosophe platonicien Alain (1868-1951) écrit à propos de la danse amoureuse qu’il est bon que « l’animal ne se montre pas trop, et enfin qu’il s’humanise ». L’érotisme manifeste à la fois la proximité de la frénésie et la capacité de la retenir. Il est sublimation, non pas tant cependant pour nous détourner de la sexualité que pour la purifier de tout ennui. L’érotisme, c’est la sexualité devenue art et rythme. L’obscène participe du réalisme. Il présente la chair, ou l’acte, dans toute sa matérialité. Il nie le féminin, qui n’existe que dans le retrait. Il y a cependant bien au fond du jeu érotique l’horizon de la chair. Il n’habille l’autre de pureté que pour mieux l’en dépouiller.

  Il est donc rationnel de construire une mesure de l’utilité subjective du jeu sexuel. Une mesure qui soit une fonction du gain et du risque, qui satisfasse toujours le critère de neutralité au risque et qui corresponde donc à un tableau de gains en stratégie mixte. Plus généralement, l’utilité tient compte du fait que les grosses variations sont plus significatives que les petites (on achète volontiers un billet de loterie ou de Loto, dont le prix très faible correspond à une perte négligeable, tandis que le gain serait significatif), et que la signification d’une variation décroît (il y a plus de différence d’utilité entre un gain de 1.000 et un gain de 1.001.000, qu’entre un gain de 1.001.000 et un gain de 2.001.000, même si la différence est de 1 million à chaque fois ; une chance sur cent de gagner un million est généralement préférée à une chance sur mille de gagner 10 millions, malgré l’espérance égale).

  Inversement, il peut exister un désir d’acheter du risque ou de la peur : qu’il s’agisse d’un billet de loterie ou d’un film d’épouvante, l’excitation correspondant à une valeur en elle-même.

  Bref, le fait d’acheter un billet de loterie ou de Loto, ou de jouer dans un casino, est motivé par deux composantes :

- la sécrétion d’adrénaline (comme lorsqu’on va voir un film d’action ou qu’on pratique un sport à risque)

- la différence qualitative entre :

- une perte probable qui passera inaperçue,

- un gain certes peu probable, mais qui procurera s’il se produit un changement qualitatif.

  Ce point a été défendu devant l’Académie des sciences par le mathématicien français Félix Edouard Justin Émile Borel  (1871-1956) (6), en réaction contre une tendance de son époque à ne considérer que l’espérance mathématique comme fonction d’utilité et est en général admis depuis lors compte-tenu de sa meilleure explication des comportements liés au jeu et à la souscription de polices d’assurance. C’est à Émile Borel, homme politique républicain socialiste,  que l’on doit la création en 1922 de l’Institut de Statistique de l'Université de Paris, la plus ancienne école de statistique en France et il participa activement à la création de l'organisation d'État de la Recherche, devenue ensuite le CNRS (Centre national de la recherche scientifique).

Jean-Bernard Pouchous - 2006.

Bibliographie

N°1-1- Luc de Heusch, Mythes et rites bantous, éd. Gallimard, coll. Les Essais, 1982.

N°1-2- Frédérique Malaval, Les figures d’Eros et Thanatos, éd. L’Harmattan, 2003.

N°1-3- Hésiode, La théogonie, éd. LGF - Livre de Poche, coll. Classiques de poche, 1999.

N°1-4- Françoise Daviet-Taylor, Manfred gangl, Anne-Sophie Petit-Emptaz, Entre la quête de l’absolu et le  principe de réalité, éd. L’Harmattan, 2003.

N°1-5- Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tome 1 et 2, éd. Gallimard, 1986.

N°1-6- Emile Borel, Le Jeu, la chance : Et les théories scientifiques modernes, éd. Gallimard, 1941.

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